[HISTOIRE] L’Iliade trouvé dans le ventre d’une momie de l’Égypte romaine

Des chercheurs de l'Institut du Proche-Orient ont fait une découverte saisissante, l'hiver dernier.
Domaine public
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Les morts du passé n’ont pas encore révélé tous leurs secrets aux archéologues du monde entier. Pourtant, il arrive parfois que certaines fouilles livrent des découvertes aussi extraordinaires qu’inattendues. Ainsi, au cours de l’hiver 2025, des chercheurs de l'Institut du Proche-Orient ancien de l'université de Barcelone ont annoncé une trouvaille saisissante dans la nécropole d’Oxyrhynque, en Moyenne-Égypte. À l’intérieur d’une momie vieille d’environ 1.600 ans, les spécialistes ont mis au jour un fragment de papyrus portant des vers de l’Iliade d’Homère. L’antique art funéraire égyptien et la grande poésie grecque se retrouvaient ainsi réunis dans un même corps.

Une trouvaille dans l’ancienne Oxyrhynque

Le site d’Oxyrhynque, aujourd’hui Al-Bahnasa, se situe à environ 190 kilomètres au sud du Caire. La cité commença à prospérer après la conquête de l’Égypte par Alexandre le Grand, en 332 avant notre ère, avant de devenir l’une des plus importantes villes du royaume sous les Ptolémées, puis sous la domination romaine, avant d’être progressivement abandonnée après la conquête arabe du VIIe siècle. Elle suscita un immense intérêt chez les archéologues lorsque, à la fin du XIXe siècle, les premiers grands chantiers de fouilles mirent au jour des milliers de papyrus. Certains n’étaient alors que de simples documents administratifs, d’autres de la correspondance privée, tandis que plusieurs conservaient des œuvres littéraires grecques d’une valeur exceptionnelle. Cette richesse documentaire a fait d’Oxyrhynque l’un des sites les plus précieux pour la connaissance de l’Antiquité tardive.

L’un de ces trésors a ainsi ressurgi lors de cette récente campagne de fouilles menée par l’université de Barcelone en coopération avec les autorités égyptiennes. Les archéologues ont découvert un complexe funéraire composé de trois chambres en pierre calcaire dans lesquelles reposaient plusieurs momies de l’époque romaine ainsi que des sarcophages en bois décorés, souvent très endommagés par d’anciens pillages.

Certaines des momies portaient de fines langues en or placées dans la bouche, destinées à permettre au défunt de parler aux dieux dans l’au-delà. Dans leur abdomen avaient également été déposés des textes soigneusement roulés, censés posséder des vertus protectrices, magiques ou rituelles. Cependant, l’une d’elles se distinguait de toutes les autres. Contrairement aux usages observés jusque-là, cette momie contenait non pas un texte magique mais un texte littéraire identifié par les chercheurs comme un fragment de papyrus grec correspondant à un passage du chant II de l'Iliade, la grande épopée écrite vers le VIIIe siècle avant J.-C. par Homère. Une telle découverte constitue un cas inédit dans l’histoire de l’archéologie funéraire égyptienne.

Le contraste est également saisissant. D’un côté, un texte emblématique de la culture grecque racontant la mythique guerre de Troie. De l’autre, un défunt de l’Égypte romaine préparé selon des rites hérités du temps des premiers pharaons.

La particularité de cette découverte

Au IVe et Ve siècle, l’Égypte appartient à l’Empire romain depuis la conquête d’Auguste en 30 avant J.-C. Pourtant, le grec demeure encore une langue vivace dans les villes. Il n’est donc pas surprenant qu’un exemplaire d’Homère circule encore à cette époque. Ce qui étonne les scientifiques, c’est son usage dans un contexte funéraire. Comme l’explique au Figaro Ignasi-Xavier Adiego, professeur de langues classiques, romanes et sémitiques à l’université de Barcelone, qui a participé à l’analyse du document, « ce n'est pas la première fois que nous trouvons des papyrus grecs, regroupés, scellés et incorporés dans le processus de momification, mais jusqu'à présent, leur contenu était principalement magique. [...] La véritable nouveauté est de trouver un papyrus littéraire dans un contexte funéraire. »

Les dernières momifications de l’Égypte romaine

À la fin de l’Empire romain, la momification n’a plus la splendeur monumentale des grandes dynasties pharaoniques. Les immenses tombeaux royaux ont disparu depuis longtemps et les fastes de la vallée des Rois appartiennent déjà à un passé lointain. Cependant, la pratique de la momification n’est pas encore éteinte. Elle se transforme et s’adapte, car l’Égypte romaine se retrouve influencée par ses traditions millénaires, par les influences gréco-romaines, mais aussi par un christianisme naissant.

Les embaumeurs utilisent alors des techniques simplifiées. Le corps est toujours déshydraté à l’aide de natron puis enveloppé de bandes de linn mais l’extraction des organes devient plus rare. Certains défunts reçoivent également des amulettes protectrices glissées entre les bandelettes. D’autres voient aussi leur visage recouvert d’un masque peint ou d’un portrait funéraire rappelant les célèbres portraits du Fayoum, où les traits du disparu sont représentés avec un réalisme saisissant.

La momie contenant un extrait de l’Iliade appartient à ce moment charnière. Elle montre une société égyptienne romanisée, cultivée, traversée par plusieurs traditions à la fois. Dans ces bandelettes se cachent les dernières traces d’un monde antique en train de disparaître.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

10 commentaires

  1. « .. avant d’être progressivement abandonnée après la conquête arabe du VIIe siècle. » Comme partout où est passée la conquête islamique. Que disait ce passage du chant II de l’Iliade si cher au cœur du défunt pour qu’il ait choisi de l’accompagner dans l’au-delà?

  2. Fascinante culture égyptienne, qui a évolué avec son temps. Je reviens de quelques jours passés en Egypte et ce pays, malgré sa pauvreté et la négligence devant les amas de détritus qui lae caractérisent est remarquable et heureusement bien représenté dans d’admirables musées. Mais n’est il pas caractéristique de l’envahissement arabe, que toute cette civilisation extraordinaire ait disparu totalement ?

  3. Passionnant. Merci ! A rappeler aussi et surtout les 2 plus grandes découvertes des écrits d’Oxyrhynque : 1) des extraits du magnifique et très vivant Évangile de Thomas (le Ve évangile, découvert en 1945 à Nag Hammadi) , dont on ne comprend pas que l’Église le tienne sous le boisseau 2) l’extrait le plus ancien (IIe siècle !) de l’Évangile de Jean .

  4. Magnifique. Jusqu’où s’étendait l’empire d’Alexandre. Il faut lire Herodote, plume vivante et délicieuse, parlant de cette Égypte pré-islamique. La Grèce, toujours. L’Ecclesiaste, si different des autres Livres de la bible. Un parfum de philosophie grecque. Bravo pour votre beau papier qui fait parler les pharaons…qui n’ont plus…un boeuf sur la langue.

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