Cinéma - Editoriaux - Industrie - International - 17 octobre 2017

Harvey Weinstein méritait-il vraiment la Légion d’honneur ?

Emmanuel Macron l’a confirmé dimanche soir, lors de son entretien télévisé : il a engagé des démarches auprès du grand chancelier de l’ordre de la Légion d’honneur pour faire retirer la prestigieuse distinction à Harvey Weinstein, ce producteur d’Hollywood accusé de harcèlement et d’agressions sexuelles.

Mais la question est moins de connaître les modalités de cette procédure disciplinaire que de comprendre pourquoi ce sinistre personnage a pu être ainsi distingué.

Selon le code de la Légion d’honneur, « la plus élevée des distinctions nationales » est « la récompense de mérites éminents acquis au service de la nation soit à titre civil, soit sous les armes ». Seuls les citoyens français peuvent être admis dans l’ordre, les étrangers pouvant être distingués, sans toutefois en devenir membres. Quels sont donc les « mérites éminents » de notre producteur, qui lui ont valu de recevoir, en 2012, la Légion d’honneur des mains de Nicolas Sarkozy ?

Il a contribué à la distribution du film The Artist aux États-Unis. Remarqué au Festival de Cannes 2011, ce film fut acheté par la Weinstein Company et connut une brillante carrière internationale : il obtint notamment plusieurs Oscars, Jean Dujardin devenant le premier comédien français à recevoir celui du meilleur acteur.

Tant mieux pour le réalisateur, pour Jean Dujardin et pour le rayonnement du cinéma français à l’étranger! Mais, en participant activement au succès de The Artist, Harvey Weinstein, qui connaît toutes les ficelles des Oscars, a-t-il rendu à la France ce qu’on pourrait appeler un service « éminent » ? Sans compter que, déjà à cette époque, il ne semblait pas, pour recevoir cet honneur, répondre exactement au critère indispensable de « probité » : le futur récipiendaire doit avoir une bonne moralité, une enquête doit même être conduite pour s’en assurer.

Il faut croire que l’enquête fut sommaire ou qu’une proposition de l’Élysée vaut patte blanche. Car beaucoup devaient savoir que la réputation de ce producteur n’était pas usurpée. La preuve ? L’Académie des Oscars, qui vient d’exclure Harvey Weinstein, a cru bon d’affirmer que “le temps de l’ignorance délibérée et de la complicité honteuse vis-à-vis des comportements d’agression sexuelle et de harcèlement sur le lieu de travail dans notre industrie est terminé”. Ce n’était donc pas le cas auparavant ?

Depuis la création de la Légion d’honneur par Napoléon Bonaparte, en 1802, la notion de « mérites éminents » s’est considérablement élargie. Chacun peut retrouver, en lisant au Journal officiel la liste des promotions civiles (1er janvier, Pâques, 14 Juillet), un certain nombre de « personnalités » qui ont sans doute fait preuve de talent dans leur domaine mais dont on cherche toujours les services « éminents » qu’ils ont pu rendre à la nation, « soit à titre civil, soit sous les armes ».

En distribuant la Légion d’honneur comme une breloque ou, pire, comme un hochet pour la vanité, on dévalorise cette distinction en même temps que ceux qui l’ont vraiment méritée. Force est de constater que, dans son attribution, le piston concurrence le mérite : à côté de personnes d’une grande valeur, elle récompense des copains et quelques coquins. Comme le chantait Georges Brassens, “Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées.”

Baudelaire qui, en plus d’être poète, avait le sens de la formule, écrivait dans Mon cœur mis à nu : « Il y a de certaines femmes qui ressemblent au ruban de la Légion d’honneur. On n’en veut plus parce qu’elles se sont salies à de certains hommes. »

Ce propos n’est guère aimable pour les femmes qu’il visait, mais il traduit bien ce qu’il pourrait advenir de la Légion d’honneur si on continuait de la brader.

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