Une chercheuse italienne enchaînant les contrats de trois mois, un +5 français happé dans l’engrenage des CDD… En 2017 déjà, le très respecté New York Times brossait un portrait édifiant du marché du travail européen, à l’heure où les États-Unis affichent, eux, une économique insolente. Et cette morosité, qui s’inscrit dans la durée, à en juger par des prévisions de croissance récemment revues à la baisse, affecte encore diversement un espace européen à deux vitesses, entre l’ et quelques États nordiques et une « périphérie » condamnée à une lente asphyxie.

Car ces déséquilibres compromettent, désormais, la pérennité même de certains États. Déjà prise à la gorge par une souvent au plus bas, l’Europe de l’Est assiste également, depuis l’accession à l’Union européenne, à l’exode ininterrompu, vers le Nord et l’Ouest, de pans entiers de sa population, souvent et hautement qualifiés.

Cas limite, la Bulgarie aura vu, en vingt ans, sa population passer de neuf à sept millions d’habitants. À l’horizon 2050, elle pourrait chuter d’encore un quart, essentiellement du fait de l’émigration. Cette saignée démographique se ressent d’ailleurs au quotidien : le petit pays slave ne comptait plus, par exemple, que 28.000 médecins en 2016, contre 35.000 sept ans auparavant. Les autres, souvent formés aux frais de leur mère patrie, ont depuis longtemps convergé tels des pèlerins vers la nouvelle germanique. Dans leur sillage, quelque 400.000 Grecs ont pris la même direction, laissant à le soin de se débattre avec ses créanciers.

Cette hémorragie, l’Union européenne l’entretient activement au nom de la sacro-sainte libre circulation des personnes ou bien, dans le vocable européiste à la mode, de la « mobilité ». Imposée par la reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles ou par la directive sur le travail détaché, cette mobilité se pare également d’atours plus séduisants au travers des programmes d’échanges académiques.

Or, qu’il s’agisse du processus de Bologne et de son fameux système LMD (licence, master, doctorat) ou du désormais légendaire Erasmus, le lien entre étude à l’étranger et émigration de travail est bien avéré. Ainsi, une recherche néerlandaise estimait, en 2009, qu’un séjour académique diminuait de 30 % la probabilité de retour dans le pays d’origine au cours des premières années de vie professionnelle, laissant aux États de départ peu d’incitations pour investir dans leurs propres systèmes éducatifs.

Longtemps exaltée, la mobilité s’assimile donc désormais, pour tant d’États européens, à une lutte pour leur propre survie dont la décision récente de la Roumanie d’ouvrir les vannes à l’immigration asiatique n’est que l’illustration la plus saugrenue. Et, en opposant Berlin à un désert européen, Bruxelles en porte la lourde responsabilité.

17 mai 2019

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