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Editoriaux - Entretiens - International - Politique - 27 février 2018

“La France ne peut être audible tant que le Quai d’Orsay restera aux mains des milieux néoconservateurs”

Randa Kassis est une opposante laïque à Bachar el-Assad dont les analyses sortent du carcan manichéen et des représentations courantes. Elle publie, début mars, aux Éditions des Syrtes, un essai La Syrie et le retour de la Russie qui a pour ambition de fournir un “panorama de la situation géopolitique” au Proche-Orient. C’est à cette occasion que nous l’avons rencontrée.

Vous présidez le forum d’Astana. Quelles pistes sont les vôtres pour parvenir à une solution politique au conflit ?

J’ai consacré l’année 2017 à rédiger un projet de Constitution car une nouvelle Constitution, basée sur des compromis, est pour moi le préalable nécessaire à la mise en place d’un nouveau gouvernement.
À l’inverse, le Haut Comité des négociations [soutenu par l’Arabie saoudite, NDLR] plaide pour la formation d’un gouvernement de transition et le départ de Bachar en guise de préalables !
Les fiascos irakien, afghan et libyen ont montré que la politique du tout ou rien échoue immanquablement car elle implique l’exclusion d’une partie de la population de la solution politique.

Bachar el-Assad a-t-il gagné la guerre ?

Il est matériellement impossible à Bachar de reconquérir l’intégralité du territoire syrien. Cela est heureux car, dans le cas contraire, il n’y aurait pas de solution politique possible. De plus, la Russie ne soutient pas la personne de Bachar el-Assad mais la simple existence d’une forme étatique en .

L’ASL (Armée syrienne libre), qui était au cœur de la politique américaine de « regime change » en Syrie, semble s’être liquéfiée. Où en sont les forces « démocratiques » sur le terrain ?

L’ASL est une nébuleuse. Qui est son chef ?
Elle a tous les traits d’une armée fantôme car ses brigades passent des alliances ou font défection au gré des financements émanant des puissances régionales. Si l’idéologie est volatile, les financements, eux, sont concrets.
Côté américain, l’arrivée de Trump n’a pas provoqué d’inflexion sur le terrain car son administration est opposée à sa politique étrangère.
Par ailleurs, et c’est une autre source de blocage, le Pentagone n’a pas même pour but de remplacer Bachar mais de prolonger la crise dans une optique de guerre froide avec la Russie.
Au final, les États-Unis sont faibles car divisés de l’intérieur.

La France peut-elle encore jouer un rôle dans le processus de paix ? Sa voix compte-t-elle encore ?

La France n’a pas encore renouvelé son personnel diplomatique et elle ne peut être audible tant que le Quai d’Orsay restera aux mains des milieux néoconservateurs. Elle devrait avoir pour interlocuteur privilégié la Russie (et non les États-Unis, obsédés par une logique de guerre froide) tout en maintenant à distance les puissances régionales qui manipulent les brigades djihadistes.

La troïka russo-turco-iranienne détient-elle la clé d’une solution politique ?

Le partenariat entre la Russie et la Turquie est conforme aux intérêts syriens et doit être préservé ; il a malheureusement poussé le PYD [Parti de l’union démocratique : parti politique kurde syrien, NDLR] dans les bras des Américains ; pour autant, les ponts n’ont pas été coupés avec les Russes.
Il faut noter que les Kurdes oscillent entre l’opposition avec laquelle ils se coordonnent parfois et le régime de Bachar qu’ils appellent à l’aide contre les Turcs.
Les trois pays auxquels les Occidentaux refusent de parler (Russie, Turquie et Iran) sont les seuls garants possibles du processus militaire d’Astana. L’hostilité des Européens est criminelle car elle mène au blocage.

Entretien réalisé par Thierry Thodinor