[Expo] Berthe Morisot et le XVIIIe siècle : art et élégance

BERTHE MORISOT

On connaît les racines du mouvement impressionniste : ce sont les paysagistes anglais et ceux de Barbizon. Mais chaque artiste a aussi les siennes propres. Le musée Marmottan-Monet nous invite à découvrir quelles influences connut Berthe Morisot. C’est inattendu : elles sont XVIIIe.

Avant d’être picturale, cette influence est celle d’un art de vivre et d’une sociabilité. Issue de la haute bourgeoisie, Berthe Morisot grandit dans un décor où mobilier, glaces, moulures perpétuent le goût du siècle passé et éduquent l’œil de la future artiste. On en retrouvera des échos dans ses œuvres : tel éventail se retrouve comme élément déterminant de la composition d'Au bal, ailleurs on remarque une petite table ouvragée et de la vaisselle (Portrait de Louise Riesener).

Jean-Honoré FRAGONARD (1732-1806), Jeune Femme debout, en pied, vue de dos, vers 1762-1765. Sanguine sur papier vergé. 37 x 25 cm. Orléans, Musée des Beaux-Arts. © François Lauginie

La peinture du XVIIIe est moins immédiatement accessible. Avec la Révolution, cet art aristocratique a disparu de l’espace public. Il n’est accessible que dans des collections privées. Rosalie Riesener copie en petit des tapisseries de Boucher. Degas copie un pastel. Boudin copie un Watteau. Cela reste marginal jusqu’à l’entrée de la collection La Caze au Louvre, en 1870. Viendront la vente Fragonard en 1880, l’exposition des pastellistes français en 1885… À la même période, les frères Goncourt publient L’Art du XVIIIe siècle.

Comment opère l’influence ? Berthe Morisot copie des morceaux de Boucher. Des poses semblent reprises, comme le beau dessin d’une femme de dos par Fragonard, qui devient Jeune femme arrosant un arbuste. Le Portrait de Karl Friedrich von Sternbach par Perronneau inspire un autoportrait de Morisot à l'air décidé. Cela ne se limite pas au domaine français. La Dame au manchon doit beaucoup à Mrs Mary Robinson, par Romney. Car l’art du XVIIIe est aussi anglais, et bien souvent de grande qualité (Gainsborough, Samuel Linley).

George ROMNEY (1734-1802). Mrs Mary Robinson, vers 1780-1781. Huile sur toile. 75,7 x 63,2 cm. Londres, The Wallace Collection. © Wallace Collection, London, UK / Bridgeman Images

Au-delà de ces croisements, c’est dans la manière lâchée d’un Boucher et surtout d’un Fragonard que Berthe Morisot trouve une confirmation de sa propre inclination à la touche libre — loin du fini léché qui donne à la peinture académique l’apparence d’une peau morte. Le pastel, technique très XVIIIe par sa légèreté, dans lequel se sont illustrés La Tour et Perronneau, accentue cette recherche de la touche qui permet à Berthe Morisot de suggérer à grands traits, dans des tonalités opalescentes d'une grande fraîcheur.

Berthe MORISOT. Femme à sa toilette, vers 1875-1880. Huile sur toile. 60,3 x 80,4 cm. Chicago, The Art Institute of Chicago, fonds Stickney. © Chicago, The Art Institute, courtesy The Art Institute

L’art de Boucher et de Fragonard comportait souvent des sous-entendus galants ou libertins. Cet aspect disparaît totalement chez Berthe Morisot. Ses jeunes femmes en robe de bal ou à la toilette expriment l’intimité et l’élégance de la féminité, sans aucune ambiguïté. Il y a chez cette artiste une distinction naturelle. Elle ne fait pas dans le joli ni le grivois : elle atteint avec aisance le grand art.

Ces liens forts entre la peinture du XVIIIe et l’art de Berthe Morisot nous rappellent que les impressionnistes n’étaient pas des révolutionnaires (comme on les présente souvent) mais des réformateurs : du passé ils ne firent pas table rase, au contraire.

Samuel Martin
Samuel Martin
Journaliste

Vos commentaires

5 commentaires

  1. Berthe Morisot, quelle artiste !!!!
    Autre chose que les horreurs que l on voit maintenant….. Qui se prennent pour des génies et ne sont même pas au niveau des dessins des enfants de maternelle

Commentaires fermés.

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