Samedi dernier, Kevin McCarthy, le président républicain de la Chambre, était le héros du jour. In extremis, il était parvenu à faire adopter, avec l’aide des voix démocrates, une mesure de financement d’urgence de 45 jours qui évitait temporairement la paralysie de l’État fédéral (le « shutdown »). La crise institutionnelle était surmontée de justesse. La crise politique, certainement pas.

À l’origine de ce psychodrame, une poignée d’élus républicains récalcitrants qui refusait un accord bipartisan accordant un nouveau « chèque en blanc » à l’Ukraine et n’apportant pas de réponses à des enjeux de politique intérieure jugés prioritaires comme la pression migratoire à la frontière mexicaine.

La stratégie du chaos ?

Parmi eux, le médiatique représentant de Floride, Matt Gaetz, était bien décidé à avoir la peau de McCarthy et à lui faire payer son entente avec les démocrates pour faire adopter la loi de financement.  Dès lundi soir, il déposait une résolution visant à destituer le président de la Chambre, déclenchant une nouvelle crise au sein de son propre camp. Le lendemain, il aura suffi de huit républicains rebelles, auxquels se sont joints les démocrates de la Chambre, pour provoquer la chute de Kevin McCarthy. Et relancer la crise institutionnelle.

Accusé d’adopter une stratégie du chaos, Matt Gaetz s’est défendu sur Newsmax en déclarant que le chaos consistait plutôt à accepter « une dette nationale de 33 000 milliards de dollars » et à entériner le « budget de Biden qui conduit à un déficit annuel de 2 200 milliards de dollars ». Lundi, Gaetz avait, par ailleurs, accusé McCarthy d’avoir conclu un accord secret avec Joe Biden sur l’Ukraine.

Parmi les autres frondeurs, Bob Good, représentant de Virginie a déclaré que le peuple américain avait besoin d'un président de Chambre qui se battrait « pour tenir les promesses faites par les républicains pour obtenir la majorité, et non de quelqu'un qui conclut des accords fiscalement irresponsables qui obtiennent plus de voix démocrates que de voix républicaines ». Andy Biggs, représentant de l’Arizona, a, quant à lui, reproché à McCarthy de n’avoir pas « réussi à se montrer comme un leader efficace capable de changer le statu quo ».

La crainte d’un nouveau blocage

« Et maintenant ? » s’est alors interrogé à haute voix, mardi, un républicain à la Chambre, juste après le vote de destitution. C’est bien toute la question. La Chambre des représentants se retrouve provisoirement paralysée avant l’élection d’un nouveau président alors que le Congrès ne dispose que d’un peu plus de 40 jours pour éviter un nouveau risque de blocage de l’État fédéral. Quant au parti républicain, il lui faut éviter l’implosion.

Bien entendu, la presse mainstream se déchaîne et dénonce d’une même voix, à l’image du Figaro en France, « une aile de frondeurs, radicaux et fréquemment nihilistes, prêts à tout pour entraver le fonctionnement des institutions ». Avec, en génie du mal caché dans l’ombre, Donald Trump accusé de favoriser la stratégie du pire. Un peu facile. De part et d’autre de l’Atlantique, le psittacisme apparaît malheureusement comme la maladie incurable d’un journalisme désormais soumis au diktat de la pensée unique.

Désaccords entre l’establishment et la base

Résumer le défi auquel est confronté aujourd’hui le GOP (Grand Old Party), c’est se risquer à parodier un sketch du regretté Raymond Devos : la courte majorité obtenue par les Républicains à la Chambre des représentants en novembre 2022 permet aujourd’hui à une minorité d’élus de cette majorité de se transformer en minorité de blocage et de perturber ainsi les petits les arrangements bipartisans de l’establishment qui s’opposent à la volonté de la grande majorité de la base du parti.

« J’ai des doutes », penserez-vous peut-être, comme Devos ? Il n’empêche, le fond du problème tient moins à une poignée d’élus « radicalisés » qu’au décalage entre l’establishment du parti et sa base. Que cela plaise ou non, Donald Trump qui se veut le candidat anti-establishment par excellence, est actuellement le favori d’environ 60 % des électeurs républicains.

Au sein du parti, où trouve-t-on ses opposants les plus résolus, les « Never Trump » (« Jamais Trump ») ? Comme le montrait récemment une enquête du New York Times, on les retrouve parmi les plus instruits et les plus aisés. Ceux qui adhèrent « toujours aux vues de Reagan et Bush sur l’immigration, le commerce et la politique étrangère ». Ils représentent environ 14 % des républicains.

À l’inverse, la base majoritaire du parti soutient largement les positions de Trump sur la lutte contre l’immigration, le protectionnisme et une politique étrangère « America first » non interventionniste. « Ce n'est plus la fête de M. Reagan, écrivait en août dernier le NYT. Aujourd'hui, une majorité de républicains s'opposent à bon nombre des positions qui définissaient le parti il y a à peine dix ans ».

À propos de la crise actuelle que traverse la droite américaine, on pourrait alors reprendre la formule d’Édouard Philippe : « La poutre travaille, et croyez-moi, elle n’a pas fini de travailler ».

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05 octobre 2023 à 16:10

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8 commentaires

  1. On est tellement macronisés que l’on ne comprend plus un vrai débat politique. C’est le moment ou jamais pour les Républicains de prouver qu’ils ne veulent plus de compromissions avec ces Démocrates mélanchonisés. Alors, oui c’est frontal. Mais c’est ça la politique et c’est ça que veulent les Américains. Et on verra en 2024 qui de Trump ou de « Melenchon » made in America l’emporte! MAKE AMERICA GREAT AGAIN… Et nous suivrons peut-être ! Enfin !!!

  2. En toute objectivité on ne peut que féliciter « cette poignée d’élus radicalisés » qui a le mérite de « faire éclater le décalage entre l' »establishement du parti et sa base »…
    Non, la démocratie américaine ne sera pas sacrifiée aux interêts d’élus arrivistes prêts à toutes concessions et/ou compromissions pour garder leurs avantages, au détriment de l’ avenir de l’ensemble de la Nation.
    Oui, il s’avère parfois nécessaire de « renverser les tables  » du Temple des poliiticiens…
    Que les plus droits et les plus courageux triomphent, voilà notre voeu.

  3. En apprenant les 33 000 milliards de dollars de dettes de l’Amérique, Emmanuel Macron doit se dire qu’il a encore 4 ans (quel malheur) pour battre le record américain. Je pense qu’avec la persévérance qu’on lui connait il en est capable et … qu’il est sur le bon chemin, aidé en cela par l’apprenti aide comptable de Bercy.

  4. C’est plus bien compliqué que ça M.Lassez. Les accords GOP/Dem sur le budget il y en a toujours eu. La réalité c’est que la situation sociale, budgétaire politique des USA est dans une tension sans précédent. Cela induit l’apparition de politiciens incontrôlables comme le fils à papa Gaetz. A un an des présidentielles il a affaibli le camp des républicains.

  5. On reproche aussi à McCarthy son peu d’entousiasme à s’occuper de l’affaire Biden père et fils, il est viré, logique, il peut toujours se représenter.

  6. Lumineux ce propos de Monsieur Édouard Philippe : « La poutre travaille, et croyez-moi, elle n’a pas fini de travailler ».

    Serait-il de Zemmour à Sarkozy le candidat le mieux placé de « la droite républicaine » pour affronter Marine Le Pen en 2027 ?

    1. Surtout pas ! On n’a pas besoin du froussard du 80km/h et du port du baillon ! Un président doit être courageux et savoir prendre des risques !

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