Editoriaux - Justice - 7 février 2019

Des avocats en gros ou au détail…

Éric Dupond-Moretti. Une force indiscutée. Un narcissisme assumé. Une médiatisation forcenée.

Je me suis dit que j’étais coincé et que j’allais devoir à mon tour ajouter une pierre à ce monument très visité qui parle et qui joue.

Puis j’ai lu un article sur “l’amertume des jeunes avocats” par Margherita Nasi, dans Le Monde “Spécial Masters”. Sans que je sois aujourd’hui spécialement sensible à la condition du jeune barreau, j’ai tout de même été frappé par le tableau très sombre qui se dégageait des constats, des analyses et des propos. “Stress, sentiment d’ingratitude, épuisement, rémunérations dramatiques… ils tombent de haut… Quand ils sortent de l’EFB, ils connaissent peut-être le droit mais ils ne savent pas ce que signifie être avocat.”

Pour une forte majorité d’élèves et de jeunes avocats, le centre de formation ne prépare pas à l’insertion professionnelle. Près d’un tiers des avocats quittent la robe avant dix ans de carrière.

Cette morosité, cette déception ne m’étonnent pas si j’en juge par la masse guère réactive et sans curiosité (à l’exception de quelques jeunes gens des deux sexes) que j’ai côtoyée lors de plusieurs de mes conférences à l’EFB sur la parole et l’éloquence il y a deux ou trois ans. Je ne garantissais pas un futur éclatant et apparemment je ne me trompais pas.

J’ai continué et le hasard a bien fait les choses.

Le livre de François Saint-Pierre Avocat de la défense (paru chez Odile Jacob en 2009) a croisé mon chemin et j’y ai retrouvé l’intelligence, l’acuité, les réflexions et l’originalité d’un homme passionné par la défense, des devoirs et des obligations qu’elle implique, de l’intensité et de la rigueur qu’elle exige, de la tenue et de l’allure qu’elle impose.

Au fil des pages, je retrouvais ce plaideur fin et sensible, discret, aux antipodes de toute vulgarité, et j’éprouvais comme un pincement. On quitte moins un monde que quelques hommes ou femmes qui l’incarnent pour le meilleur. Et il n’était pas oubliable.

Le dimanche 3 février a été un jour faste.

J’ai appris que celle qui a été une indépassable pénaliste, Françoise Cotta, venait de publier un ouvrage : La Robe noire. Retirée, elle s’est résolue à raconter sa vie d’avocat, ses combats, son besoin de justice, ses engagements au nom d’une gauche heureusement plus hugolienne que socialiste. Elle offre des aperçus singuliers sur ce qu’a été son rapport avec les hommes et les femmes qu’elle a défendus. De la confiance mais aussi de la lucidité. J’ai lu son livre.

Elle était mal placée pour parler de son incroyable talent, de sa manière inimitable d’appréhender les affaires criminelles même les plus graves avec sensibilité et psychologie, animée par la volonté politique de ne jamais étouffer le singulier sous le pluriel, d’oublier le pluriel au détriment du singulier. Un verbe limpide et éloquent à la fois. Aux assises, son intelligence, sa maîtrise de l’audience et son refus de la démagogie donnaient par contagion de l’éclat aux propos que pourtant elle contredisait. J’en ai bénéficié.

Telle que je la connais, elle ne ressent aucune nostalgie pour ce qu’elle a quitté. Elle a ses souvenirs et ses animaux. Discrète.

Ce même jour, j’ai lu avec délectation les réponses d’Hervé Temime dans le Journal du dimanche à l’occasion de ses quarante ans de barreau. J’ai compris mieux que jamais pourquoi j’appréciais ce professionnel et cette personnalité. Un souci constant de vérité. Aucune démagogie. Sa subjectivité, aussi libre qu’elle soit, n’aspire à rien d’autre qu’à transmettre et à enseigner à tous.

Disant ce qu’il pense sur la masse des avocats qui se croient des vedettes sans avoir rien prouvé, sur les médias, sur les magistrats – “nous sommes mieux reçus par les policiers que par les juges” -, sur les défaillances de l’impartialité, sur l’organisation judiciaire : “Il faut séparer le siège et le parquet, en créant deux corps absolument distincts.” Il a raison mais le poncif sur l’unité du corps gagnera.

Il relève avec inquiétude “la surmédiatisation des avocats d’autant qu’elle succède à une indifférence quasi absolue”. Il est clair qu’il a su échapper à cette ivresse qui flatte sans rien démontrer de plus que l’appétence pour la lumière. La vanité n’est pas son fort.

On n’est jamais neutre, qu’on célèbre ou qu’on critique. Un peu de soi voudrait se garder du pire ou épouser le meilleur.

Ainsi, sur les avocats en gros ou en détail, ce post est venu se glisser comme l’ancien monde sur le nouveau, un hommage à ceux que j’ai quittés : sans doute encore une tentative pour demeurer fidèle à d’inoubliables moments, à des sentiments et à des pensées incomparables !

Extrait de : Justice au Singulier

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