Ils veulent la peau de Colbert. L’auront-ils ? C’est probable. Vu le degré de lâcheté atteint par ceux qui nous gouvernent. En 2005, Jacques Chirac n’avait pas honoré de sa présence les cérémonies marquant le bicentenaire d’Austerlitz, sous « la pression venue d’outre-mer », avait déclaré l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie, dans une tribune intitulée « Napoléon boycotté, l’Histoire amputée » et publiée dans Le Figaro. Il est vrai que Bonaparte avait rétabli l’esclavage dans les colonies en 1802. C’était il y a quinze ans. Chirac, pas Colbert. Colbert, lui, c’était, il y a 340 ans. On précise, au cas où…

Accélération de l’Histoire aidant et Napoléon trônant toujours la-haut dans sa niche de la cour des Invalides, on vient donc de trouver une nouvelle victime, bien moins coriace que l’empereur des Français : Colbert. Napoléon, ça va être compliqué : le Code civil, l’Institut, les préfets, les pompiers, l’Arc de Triomphe et… la Légion d’honneur qui récompense les footballeurs. Délicat, donc. Occupons-nous d’abord de , on verra après pour le Corse qui ne paie rien pour attendre, rassurez-vous. Colbert, le colbertisme, le mercantilisme, la manufacture des Gobelins, la balance commerciale excédentaire, franchement, ça n’intéresse plus grand monde, d’autant qu’on trouve tout en Chine, aujourd’hui, même des médicaments et des masques. D’ailleurs, qui connaît encore Colbert, à part quelques mâles blancs de plus de cinquante ans qui ont fait leur école primaire sous de Gaulle et avant ?

C’est donc sous Colbert que fut préparée l’ordonnance « sur les esclaves des îles de l’Amérique » que l’on appela, plus tard, le Code noir. Donc, Colbert est un salaud. L’ordonnance fut promulguée en 1685 alors qu’il était mort depuis deux ans, mais peu importe ce détail de l’Histoire, d’autant que c’est son fils, le marquis de Seignelay, qui prit la suite. Alors, va pour déboulonner Colbert qui trône, quelle honte, devant le palais Bourbon, siège de l’Assemblée nationale. Jean-Marc Eyrault, qu’on croyait perdu dans les oubliettes de l’Histoire contemporaine, vient de se réveiller de sa retraite, sans doute entre deux sudoku, pour commettre une tribune dans Le Monde sur ce sujet. La repentance fait bombance.

Alors, qu’on se rassure, la chose ne se passera peut-être pas comme aux États-Unis ou en Belgique : on ne laissera pas la foule se défouler dans une séance de bricolage mémoriel à grand renfort de pieds de biche, marteaux et démonte-boulons. Non, nuitamment, on fera procéder à l’opération proprement par une entreprise spécialisée. La statue sera ensuite transportée dans un dépôt national, dûment étiquetée, répertoriée sur un grand registre informatisé. Il est vrai que l’administration a fait des progrès depuis Colbert. Ce dernier pourra alors méditer, tranquillement et jusqu’à la fin des temps, sur le Code noir qu’il n’a pas signé. Bien au chaud, à l’abri des intempéries, de la pollution et des fientes de pigeons, il se consolera en se disant que, finalement, il s’en est plutôt bien tiré, qu’on aurait pu le peindre en rouge, le démembrer ou le jeter dans la Seine. Un problème, tout de même : in fine, nos entrepôts seront-ils assez grands ? Paraît que les bricoleurs de l’Histoire ont tout plein de projets dans la tête.

À lire aussi

Les mots de trop d’Emmanuel Macron au Liban

Si le Pacte national libanais doit être refondé, ce n’est certainement pas à un pays étran…