Après le Pont-Neuf en 1985 et le Reichtag de Berlin en 1995, l’Arc de Triomphe devient l’ultime muse de Christo, le prince de l’empaquetage décédé il y a un an. Une provocation déconcertante pour les uns, un chef-d’œuvre monumental pour les autres… Si certaines réalisations artistiques se heurtent, depuis des siècles, à de vives protestations à tort, peut-on légitimement s’opposer au vandalisme éphémère d’un édifice national au pied duquel repose un soldat français ? Doit-on obstinément s’émerveiller d’une performance hors du commun, quel qu’en soit le but, quel qu’en soit l’auteur, et s’émouvoir coûte que coûte d’une telle prouesse technique sans consulter nos cœurs ?

L’art n’est-il affaire que de raison ? De conceptualisation ? Nietzsche écrivait : « L’essentiel dans l’art, c’est qu’il parachève l’existence, c’est qu’il est générateur de perfection et de plénitude. L’art est par essence affirmation, bénédiction, divinisation de l’existence. » Schopenhauer aurait pu conclure ainsi : « L’art est contemplation des choses, indépendante du principe de raison. » Mais le débat autour de cette réalisation se situe à un autre degré, plus sentimental, moins philosophique.

Car si maudire l’empaquetage de l’ signifie mécomprendre la beauté de l’art, alors l’inverse revient à mécomprendre la beauté de l’honneur.

Érigée en 1836 selon la volonté de l’empereur Ier, cette arche s’impose dans notre paysage patrimonial et historique par sa solidité architecturale et symbolique. Elle devient à la fois la porte des triomphes et le tombeau des morts, pensée successivement par les architectes Jean-François Chalgrin, Louis-Robert Goust, Huyot et Guillaume-Abel Blouet.

L’ se pare d’œuvres magistrales à la gloire des combattants, mais nul ne sait encore que le monument accueillera, moins d’un siècle plus tard, la dépouille d’un soldat inconnu au-dessus duquel brûle encore une flamme, ravivée chaque soir depuis 1923. L’œuvre devient ainsi l’écrin de millions d’âmes, un véritable temple dont les entrailles nous tiennent en confidences entre les pierres vivantes et les noms endormis. Chaque soir, cet héritage renaît grâce à cette poignée d’hommes et de femmes pour qui la solennité de l’acte vaut toute gloire. La voilà, la beauté de l’honneur. Cette élévation de l’esprit vers les grandeurs de notre Histoire. Il n’est alors plus question de querelles politiques entre conservatisme et modernisme, même si cette tendance destructrice s’émancipe de façon navrante. Certains s’évertuent à penser que l’œuvre de Christo changera notre regard sur ce monument. Qu’une fois nu, l’Arc de Triomphe retrouvera cette grandeur originelle à laquelle nous nous sommes habitués. Peut-être. Mais pendant quelques semaines, ce même monument dont on reconnaît soudain la grandeur sera désacralisé, rendu aux pierres anonymes, effacé. Et c’est ce temps-là qu’il nous faut condamner.

La France souffre déjà tellement de déracinement et de méconnaissance d’elle-même. Pourquoi draper ce qui la rend fière ? Pourquoi cacher ses batailles et ses plaies ? Pourquoi couvrir le lit de ses enfants ? La rendra-t-on plus attractive en camouflant ses triomphes ? L’art ne devrait-il pas sacraliser nos beautés historiques au lieu de les banaliser ?

Le doute, lui, est permis.

8 août 2021

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