« Je n’ai pas une goutte de sang français, mais toute la France coule dans mes veines », disait Romain Gary, alias Émile Ajar, lauréat, deux fois plutôt qu’une, du prix Goncourt… Né à l’étranger, le français n’était pas sa langue maternelle, pas plus qu’elle ne l’était d’auteurs tels que Samuel Beckett, Vladimir Nabokov, Joseph Conrad ou, plus près de nous, de ces écrivains grecs qui ont choisi la langue de Molière pour y ciseler quelque-uns des joyaux de notre littérature contemporaine. Le plus éminent d’entre eux, Vassilis Alexakis, vient de nous quitter. Il était également dessinateur et cinéaste, réalisateur, en Grèce, de comédies comme Les Athéniens, Grand Prix du Festival du film d’humour de Chamrousse en 1991.

Alexakis écrivait ses romans soit en grec soit directement en français. Ce n’est donc pas un hasard s’il publie, en 1989, Paris-Athènes (Seuil), en 1995, La Langue maternelle (Fayard), pour lequel il obtiendra le prix Médicis, en 2002, Les Mots étranges (Stock) ou encore, en 2005, Je t’oublierai tous les jours (Stock). Il choisissait la langue, grecque ou française, qui lui semblait la mieux adaptée au sujet, aux personnages. Ainsi, pour son plus beau texte, La Langue maternelle, prix Médicis en 1995, avait-il décidé d’en commencer la rédaction en grec, pour la retraduire ultérieurement en français. « Du coup, j’écris mes livres deux fois », expliquait-il avec gourmandise. « Les langues sont des civilisations, des traditions, des histoires. Chacune d’elles préserve un mystère qu’aucune autre ne connaît. Je dois aux langues que j’ai apprises bien des pensées que je n’aurais jamais eues sans elles. Chaque langue que je découvre garantit à sa façon ma liberté. »

On l’aura compris : pour ce contrebandier du verbe libéré, son rapport à la langue se situait aux antipodes de la novlangue ou du langage et de la rédaction épicènes, du langage neutre ou encore de l’écriture inclusive ou du langage dit « non sexiste » ou « dégenré ». En revanche, notait Télérama, « les mots, leurs origines, leurs métamorphoses, voilà ce qui l’intéressait avant tout ». Virevoltant d’une langue à l’autre, comme dans une cour de récréation, reconnaissait-il, « les mots étrangers nous invitent à danser. Je crois que mes romans français sont plus légers que mes textes grecs. Ma langue maternelle m’émeut forcément davantage. En somme, j’ai une langue pour rire et une langue pour pleurer. »

24 janvier 2021

À lire aussi

Mon bonhomme de neige victime à son tour de la loi du genre ?

Il a neigé toute la nuit. Ce matin, je décide de faire un bonhomme de neige sur le trottoi…