Quand j’étais enfant, c’était une presqu’île que, passé le pont d’Aquitaine, personne ne connaissait. Au retour des vacances, la maîtresse rectifiait :
« – Tu veux dire Saint-Jean-Cap-Ferrat ?
– Non. Le Cap-Ferret ! »

Et je complétais patiemment, comme je l’entendais faire par les grands : « Sur le bassin d’Arcachon, en face de la dune du Pyla. »

C’était un petit coin de paradis, une bande de sable à peine carrossable, où l’on arrivait en escarpins vernis et d’où l’on repartait avec deux tongs dépareillées trouvées au bord de l’océan. Face à Arcachon, grosse station balnéaire gonflée d’importance avec son casino et ses villas bourgeoises, « Le Ferret » n’était qu’un obscur village de pêcheurs caché dans les pins.

Quand, d’aventure, nous croisions une plaque 75, nous criions « Maman, un Parisien ! » comme nous disions « Un écureuil ! » quand, trois fois dans l’été, nous voyions détaler une queue en panache.

On disait la presqu’île en sursis, rongée par l’océan. La saveur des n’en était que plus grande. Dans un siècle, frissonnait-on, elle serait rayée de la carte, les tentatives du Conservatoire du littoral n’y pouvaient rien. On m’affirmait que certaines maisons étaient déjà englouties et qu’en tendant l’oreille, je pourrais entendre le téléphone sonner.

Mais voilà, Le Ferret est devenu « tendance » : une émission de « Thalassa », une chanson d’Obispo, une d’articles dans la presse… et enfin, le coup de grâce : le film Les Petits Mouchoirs.

Telle une nuée de sauterelles, les bobos se sont abattus sur la presqu’île.

On les voit s’ébattre sur la plage ou gesticuler sur leur pinasse, bronzés mais point trop, à cause des mélanomes et parce que le teint carotte fait Palavas-les-Flots.

Chaque jour, dans Sud-Ouest, c’est une nouvelle star (Luchini, Zabou…) qui vient vanter Le Cap-Ferret qu’elle prétend « ado-o-o-orer » depuis qu’elle est haute comme ça. Ben voyons.

L’immobilier flambe. Ostréiculteurs et cèdent pavillon sans caractère répondant au doux nom de « Paulette » au prix d’un palais.

Ils n’ont pas tourné les talons que les bobos, cruels épurateurs du Ferret, rasent « Paulette » – seule la parcelle les intéressait – pour construire la même sempiternelle villa-en-bois-pleine-de-charme censée s’inspirer des cabanes tchanquées de l’île aux Oiseaux… muant, année après année, une pinède odorante à l’architecture délicieusement foutraque en ennuyeux lotissement tiré au cordeau.

Sur le marché, la cote des pêches de vigne frôle celle de Fauchon. La droguerie, muée boutique de déco, ne vend plus de toiles cirées mais des poufs au design improbable.

La boulangère – blouse en nylon, petit chignon gris et gras, moustache héréditaire de mère en fille, bras calibré comme ma cuisse – qui m’accueillait autrefois d’un sonore « Kestuveu ? »,a passé la main à une bimbo aussi fine que ses baguettes.

L’antique pâtissière de Frédélian, qui posait ses additions sur les cartons dentelés de ses gâteaux, a tiré, aussi, sa révérence.

Le restaurant Hortense, à La Pointe, que j’ai connu dépôt de pain et bureau de tabac, accueille désormais des hommes aussi providentiels que Tom Cruise ou Nicolas Sarkozy.

Malgré ses huîtres rôties et sa vue imprenable sur les passes, il est concurrencé par le très snob Bistrot du Bassin. Celui-ci, depuis qu’il a été repeint en taupe et adoubé par le Gault et Millau, a oublié sa modeste extraction. Sauf que je me souviens de son nom d’antan : Le Bayonne. Il tenait à la fois du cinéma et du snack, et était le rendez-vous favori des campings les jours de pluie.

Il est encore un monument authentique qui devrait être classé au patrimoine de l’UNESCO : Monsieur J., maître nageur de la piscine autoportante du club de la plage. Le dos tanné comme une couenne de chameau après trente étés passés à surveiller la brasse des 5-7 ans, la crinière poivre et sel, il tient plus de Franck Dubosc que de François Cluzet. Mais il est mon Richard Wallace, quand il prend parfois à l’aborigène du Cap-Ferret que je suis de furieuses envies d’intifada en paréo : Eh, les bobos ! Rendez-moi mon Tara ! Vive Le Cap-Ferret libre ! Mais même lui, je le sens bien, rendra bientôt les armes. En prenant sa retraite.

Les bobos ont-il gagné ? Non, bien sûr, car austère, rugueuse, grave, inébranlable bien que soumise à tous les vents, reste l’antique Croix des marins en pierre. Dominant la presqu’île, elle prévient les estivants que ce coin de terre, avant d’être celui des délices de Capouferret, appartenait à des hommes rudes qui bravaient les océans. Comme tous les calvaires, elle parle de vie, de mort, de Dieu et de sacrifice, rappelant, y compris au Cap-Ferret, que douce France ne veut pas dire molle France.

19 août 2017

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