BlaBlaCar : seules les conversations politiquement correctes sont-elles autorisées ?

Qui ne connaît pas Blablacar ? “Plate-forme communautaire payante de covoiturage […] avec 20 millions d’utilisateurs en 2015, BlaBlacar est leader mondial du covoiturage”, peut-on lire sur Wikipédia.

Alternative astucieuse d’un train devenu hors de prix, BlaBlaCar est un peu l’auberge espagnole version motorisée : la carpe et le lapin se serrent sans façon sur la banquette, le prolixe et le mutique, le geek et l’artiste, la face de carême et le joyeux drille expérimentent la promiscuité propre à tout transport en commun, avec un peu plus d’acuité : l’habitacle d’une voiture vous tient collés serrés.

Mais voilà qu’un mini-scandale vient d’éclater. Un usager de BlaBlaCar a déposé ce commentaire amer sur Twitter : “Je voulais pas payer 60 euros à la SNCF du coup je me retrouve en BlaBlaCar enfermé dans une voiture avec 3 personnes qui veulent que les migrants rentrent chez eux. Finalement c’est quoi 60 balles dans une vie.”

Et BlaBlaCar de réagir aussi sec : “Bonjour, nous sommes désolés d’apprendre ce qui s’est passé. Notre communauté est fondée sur des valeurs de tolérance et de partage et nous attendons de nos membres un certain respect de ces dernières. N’hésitez pas à venir nous en parler en DM.”

Cette étrange affaire plonge dans un abîme d’interrogations…

BlaBlaCar, comme son nom l’indique, c’est du Car et du bla-bla… En plus du permis de conduire, va-t-il falloir fournir un permis de parler, pour éviter les dérapages et sorties de route verbales ? Le conducteur et les passagers se verront-ils attribuer une note « éthique » ?

Dans les propos rapportés par cet usager, rien ne tombe sous le coup de la loi. Et s’il suffit de faire montre d’un avis divergent de celui d’un autre passager dont on ignore les options pour être dénoncé, il faudra donc rester muet pendant tout le trajet (ce qui peut aussi indisposer : le conducteur était mal embouché) ? Et même muet, le simple fait de sortir un sandwich au saucisson au moment du déjeuner ne peut-il terriblement chagriner un vegan à l’âme sensible ?

Sans doute la délicatesse recommande, lorsque l’on ne connaît pas son entourage, d’éviter les sujets qui fâchent. J’ai, pour ma part, voyagé récemment dans un wagon où deux jeunes mariés qui n’auraient pu l’être sans Christiane Taubira évoquaient la possibilité qui leur serait bientôt offerte, espéraient-ils, d’adopter… perspective qui pouvait froisser mes convictions. Pensez-vous que l’idée m’a traversé l’esprit, ne serait-ce qu’une demi-seconde, d’aller chercher les contrôleurs pour leur conter ma peine ?

Pour être si ouvert à l’accueil des migrants, notre voyageur doit sans doute être hautement persuadé que la diversité enrichit. Mais pas la diversité d’idées, alors ? On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui, disait Pierre Desproges. On peut aussi aimer le vivre ensemble, mais pas avec tout le monde. Débattre courtoisement avec les autres passagers sans les juger, n’aurait-ce pas été, justement, mettre en œuvre ces valeurs de “tolérance” et de “partage” dont se prévaut BlaBlaCar ?

Imaginons une nouvelle de Maupassant ou Zola que l’on ferait étudier en cours de français. L’histoire se passerait dans une diligence. Trois passagers y échangeraient sur les mœurs, défendant le libertinage. Un quatrième passager – un curé, une douairière, que sais-je… – irait moucharder, drapé dans sa vertu outragée. Le propriétaire de la compagnie de diligences, notable reconnu, très ému et fâché, craignant que sa bonne moralité soit mise en cause, ce qui serait nuisible pour ses affaires, ferait savoir avec empressement qu’il ne tolérait pas ce genre de conversation dans son coche et qu’il allait mener l’enquête. Le professeur et les élèves, bien sûr, s’indigneraient en chœur de cette société du XIXe si corsetée. Sans voir que rien n’a changé, sauf la nature des tabous. Les braves gens n’aiment décidément toujours pas que l’on suive une autre route qu’eux.

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