Editoriaux - Histoire - 6 août 2018

Arsène Tchakarian, dernier des Mohicans

Les jeunes générations, qui ne se souviennent déjà pas – ou à de très rares exceptions près – de Thierry d’Argenlieu, de De Gaulle ou Jean Moulin, ne savent pas qui était Arsène Tchakarian, mort à l’âge de 101, le 5 août, à l’hôpital Paul-Brousse de Villejuif.

Né le 21 décembre 1916 à Sabandja, dans l’ancien Empire ottoman, Arsène rejoint la France avec sa famille à la fin des années 30. Bien qu’officiellement apatride (il n’est naturalisé français qu’en 1958), il effectue son service militaire en 1937 au 182e régiment d’artillerie lourde. Il participe à la Bataille de France en 1940 puis il est démobilisé en août de la même année. Il retourne à Paris, où son père est tailleur, puis intègre, en novembre 1940, le réseau de résistance Francs-tireurs et partisans – Main-d’œuvre immigrée (FTP-MOI), dirigé par le journaliste et poète Missak Manoukian (1906-1944). Les membres du Réseau distribuent des tracts antinazis jusqu’à leur coup d’éclat du 28 septembre 1943 quand ils exécutent, près de son domicile, le général SS Julius Ritter, responsable du STO (Service du travail obligatoire), rue Pétrarque à Paris.

En quelques mois, le groupe Manouchian réalise plus d’une centaine d’actions coup de poing à Paris et dans sa région. Arsène Tchakarian, qui a pris « Charles » comme nom de couverture, n’est pas le moins actif ! “La France, c’était le pays des libertés, mais on se battait aussi par antifascisme”, disait-il, expliquant la réticence des gaullistes à leur fournir des armes car “ils nous considéraient comme des Bolcheviques”. Mais toute sa vie, il se souviendra du “regard bleu du premier soldat allemand qu’il avait tué”.

Quelques semaines après l’assassinat de Ritter, le 16 novembre 1943 le jeune Tchakarian, de plus en plus ouvert aux idées communistes, échappe miraculeusement, grâce à un policier, à l’arrestation de plus de la moitié des membres du réseau Manouchian. Ces derniers ont fait l’objet d’une filature. Les deux principales têtes du Réseau, Missak Manouchian et Joseph Epstein, responsable FTPF pour l’Île-de-France, sont arrêtés. Une parodie de procès se tient le 19 février 1944 à l’hôtel Continental, rue de Castiglione. Le tribunal militaire allemand du Grand-Paris, qui juge 24 des résistants arrêtés, en envoie 23 à la mort 1. Parmi eux, dix sont sélectionnés pour la célèbre « Affiche rouge ». Arsène Tchakarian est exfiltré à Bordeaux, où il poursuit son activité de résistant en préparant notamment le bombardement du camp d’aviation de Mérignac.

Après-guerre, il reprend son activité de tailleur et est naturalisé français en 1958. Celui qui se surnommait lui-même, avec beaucoup de malice et de poésie, “le dernier des Mohicans”, était notamment commandeur de la Légion d’honneur et titulaire de la croix du combattant volontaire. Il était encore le 18 juin aux commémorations de Vitry-sur-Seine pour honorer la mémoire de ses camarades de combat. Avec cette disparition, Charles Aznavour doit avoir un pincement au cœur car la mère d’Arsène Tchakarian était la cousine germaine de la mère de Charles Aznavour…

Notes:

  1. 22 hommes sont fusillés au mont Valérien le 21 février 1944. La seule femme du groupe, Olga Bancic, 32 ans, est décapitée à Stuttgart le 10 mai 1944.

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