Cinéma - Editoriaux - People - 18 mai 2019

Alain Delon : de la race des seigneurs

Le prince Salina, ayant raccompagné à la diligence M. Chevalet, représentant de la nouvelle Italie, se fait à lui-même cette réflexion : « Nous étions les guépards, les lions. Ceux qui nous remplaceront seront les chacals, les hyènes. Et tous tant que nous sommes, guépards, lions, chacals, brebis, nous continuerons à nous prendre pour le sel de la terre. » Comment ne pas penser à ces mots en voyant les attaques dont Alain Delon a été la cible cette semaine parce qu’il va recevoir, dimanche 19 mai à Cannes, une Palme d’honneur.

Alain Delon fut, jadis, le jeune guépard du cinéma français. Il en est, aujourd’hui, le vieux lion qui n’a rien perdu de sa superbe. Et des hyènes et chacals, qui se prennent pour le sel de la terre, se sont déchaînés dans une pétition partie d’Amérique pour protester contre cette distinction. Delon serait raciste, homophobe et misogyne. Les trois péchés capitaux répertoriés dans le nouveau catéchisme. Impardonnable. Affaire jugée en huis clos, par contumace, en l’absence du prévenu, sans appel possible !

Heureusement, l’affaire fait un peu flop puisque le Festival de Cannes n’a pas plié. Certes, le directeur du Festival, Thierry Fremaux, s’est un peu justifié en déclarant : « On ne va pas remettre le prix Nobel de la Paix à Alain Delon. On va remettre la Palme d’honneur pour sa carrière d’acteur. » Mais il a ajouté, tout en précisant qu’il ne partageait pas les opinions d’Alain Delon, qu’« aujourd’hui, il est difficile de récompenser, d’honorer, parce que, immédiatement… la police politique… » Avoir osé parler de « police politique », dans l’ambiance générale d’autodafé et d’inquisition de notre époque, mérite, sinon la Palme du martyr, au moins une nomination, il faut bien le reconnaître.

Tout cela est-il bien important, finalement ? Au fond, ceux qui se prennent pour le sel de la terre ne sont que l’écume des jours. Et, dans la peau d’un flic, d’un voyou ou d’un politicien, d’un jeune aristocrate insouciant et opportuniste, d’un mystérieux Monsieur Klein ou d’un jeune criminel découvrant, au petit matin, l’ombre sinistre de la guillotine, Alain Delon est avant tout un prince. Un prince du cinéma français. Il ne descend certes pas des amours de l’empereur Titus et de la reine Bérénice, comme le prince Salina et le jeune Tancrède Falconeri, mais il n’en appartient pas moins à cette race des seigneurs – encore des mots désormais interdits, surtout assemblés, par la « police politique » et qui, pourtant, évoquent « la race de nos rois », comme on disait au Grand Siècle – en voie de disparition. Alain Delon, un prince en exil dans ce monde où il ne se reconnaît peut-être plus. Mais les princes en exil règnent à jamais.

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