Editoriaux - Justice - Polémiques - 28 décembre 2019

Affaire Sarah Halimi : le grand rabbin de France n’avait pas à s’en mêler

Alors que la chambre de l’instruction a déclaré pénalement irresponsable et qu’un pourvoi en cassation a été formé contre cet arrêt dans l’affaire dont la victime a été , une intervention solennelle vient s’ajouter aux multiples polémiques et contestations que cette décision avait déjà suscitées.

En effet, le grand rabbin de France a adressé une lettre ouverte au garde des Sceaux, avec l’injonction suivante : « Madame la Ministre, il faut que le meurtre de Sarah Halimi soit jugé. »

S’il ne s’était pas agi d’une telle initiative à la fois importante et probablement ultime dans ce débat de nature psychiatrique, je n’aurais pas éprouvé le besoin de revenir à la charge. Toutefois, elle est trop discutable pour qu’on la laisse sans réponse.

Pourtant, j’ai déjà consacré deux billets à ce crime et aux réactions qu’il avait engendrées. Le 19 juillet 2017 : Sarah Halimi : une affaire française ou israélienne ? Le 19 juillet 2018 : Kobili Traoré a-t-il le droit d’être irresponsable ?

La plupart des articles ayant traité de l’irresponsabilité pénale n’ont pas été suffisamment informés, pédagogiques et équilibrés pour satisfaire toutes les curiosités, à l’exception d’une analyse exhaustive et honnête du Monde sous la signature de Louise Couvelaire.

L’hostilité sans nuance des avocats des parties civiles, en particulier de mon ami Gilles-William Goldnadel, ne m’a pas étonné, même si on peut regretter que la mesure judiciaire n’ait pas influencé leur courroux partisan.

Au regard de tous ces éléments, comment demeurer indifférent à la charge d’Haïm Korsia ?

D’abord, quelle étrange idée que de s’adresser directement au ministre Nicole Belloubet !

Certes, elle apparaît vraisemblablement, pour le rédacteur du courrier, à sa hauteur, mais pour le reste, quelle choquante intimidation ! D’autant plus que le garde des Sceaux interdit de la moindre immixtion dans une procédure judiciaire aurait eu évidemment encore moins de latitude pour prétendre influer, dans quelques semaines, sur la chambre criminelle de la Cour de cassation. Cet appel n’est rien de moins qu’une incitation à violer une règle fondamentale présidant à l’organisation de nos pouvoirs. À substituer le droit de l’État à l’État de droit.

Ensuite, de la part du grand rabbin dont la culture ne le rend pas étranger aux bases de l’État de droit, il s’agit pourtant de tenir pour rien l’arrêt de la chambre de l’instruction en le dépassant, en l’oubliant pour le fondre dans un processus purement politique qui reléguerait l’indépendance des juges au profit d’une cause douloureuse et communautariste. Comme si cette dernière avait vocation à tout régir.

Cette dérive me rappelle le triste épisode de l’appel formé contre l’arrêt exemplaire du gang des barbares à la suite d’une pression politico-communautariste initiée par le CRIF et imposée à Michèle Alliot-Marie par le Président Sarkozy.

Mesure-t-on le scandale qui aurait surgi si le meurtre d’une victime chrétienne ou musulmane avait engendré tant de protestations, de frondes et de dénonciations au caractère extra-judiciaire, auxquelles on aurait pu ajouter la pétition, publiée il y a quelques semaines, d’un certain nombre d’intellectuels ignorants de la chose judiciaire mais décrétant, de toutes manières, le refus absolu de toute irresponsabilité pénale ? On aurait évidemment pourfendu une telle ingérence dans le cours normal de l’État de droit. Faut-il alors, sans malignité, considérer que le fait que la victime atrocement tuée ait été juive a permis ce qui aurait été inadmissible pour d’autres ?

Sur le fond, je ne vois pas pourquoi il faudrait que « le procès de Sarah Halimi soit jugé » ou même qu’il y ait un procès, alors que l’instruction a été le lieu d’un débat très passionnant, approfondi et contradictoire sur l’état mental de Kobili Traoré, l’effet du cannabis (jamais cause exclusive) et l’émergence de « bouffées délirantes » et qu’elle se suffisait à elle-même pour statuer en pleine connaissance de cause.

Je ne peux que répéter que l’irresponsabilité se doit d’exister lors de la commission du crime et qu’elle ne contredit pas l’État de droit mais en est un fondement capital. On ne juge pas un irresponsable, sauf à décréter qu’un mis en examen ne peut pas l’être pour des exigences étrangères à la justice dans sa pureté.

Je déplore que le grand rabbin de France, avec l’autorité qu’il a et le prestige de son statut, se soit engagé dans ce combat non pas douteux mais inopportun : il n’avait pas à s’en mêler.

Ce n’est pas l’offenser que de constater qu’il n’a pas forcément raison sur tout.

Extrait de : Justice au Singulier

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