Le 1er novembre, c’était la Toussaint ; le 2 novembre, c’est le jour des morts. La précision est d’importance, car c’est un fait : tout confond les deux. Par ignorance. Et puis, par méthode Coué, parce que l’on vit à l’ère de la « pensée positive » : croire fermement que tous nos morts sont ipso facto saints est apaisant. Nous aurions, du reste, le sentiment d’attenter à leur mémoire en ayant l’air d’en douter.

Une grand-mère de mes connaissances, impotente sur ses vieux jours mais dont la langue, en revanche, allait bon train sans l’assistance d’aucun déambulateur, se déclarait allergique à la canonisation automatique qui, selon elle, rendait service aux vivants - en les rassurant - mais pas aux morts. Elle avait donné des consignes précises à sa descendance : le jour de son enterrement, ne pas lui tresser de couronne de laurier, ne pas chanter ses louanges ni faire son hagiographie. Au contraire ! « Rappelez, mes chers petits-enfants, à quel point j’étais ladre avec le chocolat planqué tout en haut du placard. Faites mémoire de mes persiflages réjouis lorsque j’évoquais, à table, mes vieilles amies qui déclinaient plus vite que moi. » Les pauvres qui font la manche dans le métro ne bombent pas le torse, ils racontent leurs misères pour montrer qu’ils sont dans le besoin. Si tout l’imaginait les doigts de pied en éventail au Paradis, qui se préoccuperait de prier pour elle ? Le jour de ses obsèques, nul ne parla, évidemment, du chocolat, mais on quêta pour dire des messes, une façon de faire la manche pour l’au-delà.

Les églises sont singulièrement pleines, le jour de la Toussaint. On y pleure les défunts. À la campagne, on égraine parfois le nom de ceux qui sont partis dans l’année, et le prêtre lui-même cultive souvent l’ambiguïté entre les morts et les saints, de de fâcher et faire fuir cette foule inhabituelle. S'il est un ultime endroit où la religion, persona non grata en Occident, trouve l'asile politique, c'est la mort. La mort d'un proche qui vous force, au moins jusqu'au jour de l'enterrement, à poser votre carte bleue, votre téléphone, vos projets de rencontre, de voyage, de travail, et à répondre à la question eschatologique de ce fils, neveu ou jeune cousin qui vous tire résolument la manche du manteau : « Il est où, maintenant, grand-père ? »

Si l'on doit un jour, comme ont pu le suggérer certains, sacrifier certaines fêtes chrétiennes dans notre calendrier, la Toussaint, fête dérangeante s’il en est, sera à coup sûr dans la première charrette : à force de patience, on a réussi à ficeler dans le Bolduc doré. À force de persévérance, on a réussi à faire fondre dans le chocolat. Mais pas moyen de toiletter la Toussaint pour lui donner un air convenable. Halloween ? Un flop, un bide, une déroute. Le greffon n'a pas pris. Les panoplies de zombies sont en soldes dès le 15 octobre chez Toys “R” Us, et il n'y a guère que dans quelques salons de coiffure de province que l'on voit encore pendouiller tristement une ou deux citrouilles grimaçantes dans la vitrine entre les shampooings.

Et la Toussaint est toujours là, bon pied bon œil, avec son corollaire, le jour des défunts, ses pots de chrysanthèmes que l'on traîne, ses caveaux dont on gratte la mousse et dont on arrache les mauvaises herbes, ses moments de communion familiale, encore plus intenses qu'à Noël, puisqu’ils incluent aussi les disparus. La terre, les morts... Tout cela vous a des relents barrésiens passablement suspects. Et puis il y a ce pari de Pascal, qui ne vient jamais autant vous chatouiller que ce jour-là : et si c’était vrai ? Si, en effet, tout ne s’arrêtait pas définitivement là, six pieds sous terre ?

Selon une étude du CREDOC de 2019, la baisse du nombre de Français souhaitant une cérémonie religieuse pour leurs obsèques se poursuit. La crise aidant, les crémations, bien plus économiques que les inhumations, auraient le vent en poupe, assorties le plus souvent d’obsèques civiles. Même le cercueil est parfois en carton. Pour le brûler dans la foulée, n’est-ce pas, inutile d’investir…

Pourtant, face à la « glauquitude » - discret sémantique à Ségolène Royal - d’un funérarium cubique en bord de nationale, le service religieux reste une valeur refuge. La garantie d’un peu de solennité, malgré la pacotille. Rien ne peut atteindre la dignité d’un catafalque posé sous une croisée d’ogives. Pas même un cercueil en carton. Que nos morts reposent en paix.

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1 novembre 2022

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35 commentaires

  1. Les gens normaux honorent leurs morts… Le respect du aux anciens qui n’existe plus dans notre société…. Les cercueils en chêne, les mausolées majestueux… il semble qu’il faille laisser la terre aux vivants : nous voyons ce qu’ils en font!
    Pour ce qui est de la commémoration avec la pseudo confusion avec le jour de Toussaint, c’est simple : le 2 novembre, les gens travaillent… alors ils honorent leurs morts le premier novembre. Où est le problème?

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