[UNE PROF EN FRANCE] Voir la réalité en face

On admet que l'école va mal, mais pas à ce point...
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Ma dernière chronique semble avoir déchaîné les passions. Je remercie chaleureusement les lecteurs qui ont envoyé des mots de soutien. Cela ne changera rien à la situation, mais cela fait toujours chaud au cœur. J’ai en revanche été étonnée puis amusée par ceux qui expliquaient, parfois avec un raisonnement assertif et rationnel, que ce que je racontais était résolument impossible et que, donc, je mentais.

L'idéalisme, ce mal français

Cette position est selon moi révélatrice d’un des maux français, qui sévit dans tous les groupes sociaux et dans toutes les mouvances politiques, à savoir l’idéalisme. Les Français ont une forte propension à refuser le réel au profit d’une image fantasmée qu’ils ont forgée à l’enclume de leurs théories du monde. Nous sommes loin du pragmatisme américain. Cela a marqué l’Histoire, des croisades à la Révolution, des saint-simoniens aux nervis de SOS Racisme. Il n’y a pas loin, finalement, dans le positionnement général face au monde, entre celui qui affirme qu’il est impossible qu’un agrégé-docteur soit affecté en collège de troisième zone - alors même qu’en France, près de 25 % des agrégés sont bloqués en collège par l’administration centrale - et mon directeur qui me soutient, avec l’enthousiasme de la foi, que grâce à notre aura magnétique, à nos méthodes miraculeuses et aux prières ferventes de toute l’institution, nos élèves les plus faibles arriveront, au bout de quatre années de présence en nos murs, au niveau de l’examen, voire au même niveau que les élèves les plus forts, puisque telle est l’ambition formulée par la réforme des groupes de niveau.

La tension qui dirige ces deux positions est la même : le réel est si éloigné de ce que je voudrais qu’il soit, et de ce qu’il pourrait être s’il était structuré par des schémas rationnels, que je décide d’en refuser des pans entiers, de le nier partiellement, de n’en garder que les fragments qui m’agréent et me confortent, et que je rejette le reste dans l’abîme de l’erreur ou du mensonge.

L’école, temple de l’absurde depuis au moins 40 ans

Dans les commentaires qui mettent en doute la véracité de mon témoignage subsiste, en arrière-plan, une vision naïvement confiante de l’école, un reliquat d’idéalisme, un reste de rêve scolaire biberonné aux hussards de nos grands-pères et aux romans de Pagnol : on admet que cela va mal, mais pas à ce point, pas au point de faire des choses résolument absurdes et contre-productives. Mais l’école est le temple de l’absurde depuis au moins 40 ans - et le projet scolaire lui-même est peut-être déjà en soi une folie idéaliste. Alors, quand vous mettez une horlogerie délicate et subtile, instable, capricieuse, entre les mains de fous montés sur les épaules de nains, forcément, cela dérape, se dérègle et devient un délirant capharnaüm.

Le problème de l’idéalisme, c’est qu’il n’est jamais compatible avec d’autres idéalismes et qu’il n’aide pas non plus à résoudre les problèmes du réel, étant donné qu’au mieux, il les travestit, au pire, il les occulte.

Mon directeur se trompe quand il croit que mon élève marocaine apprendra le français en m’entendant parler des Fourberies de Scapin et du complément d’objet direct ; certains lecteurs se trompent quand ils croient que l’école sera sauvée si on renvoie outre-Méditerranée un quart de nos élèves ; d’autres devraient moins idéaliser le hors-contrat et sa diversité. L’idéologie, c’est rassurant parce que c’est cohérent. Le réel auquel nous sommes confrontés dans nos classes est aussi contradictoire, chaotique, divers et irrationnel que la nature humaine, blessée et complexe. Avec le matériau humain, les croyances sont souvent de funestes conseillères.

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Virginie Fontcalel
Professeur de Lettres

Vos commentaires

48 commentaires

  1. « J’ai en revanche été étonnée puis amusée par ceux qui expliquaient, parfois avec un raisonnement assertif et rationnel, que ce que je racontais était résolument impossible et que, donc, je mentais » il ne faut pas oublier que certains commentaires qui apparaissent sur BV sont écrits par des idéologues d’extrême-gauche sans doute persuadés qu’ils pourront importer ici leur propagande mortifère. Ce n’est pas de l’idéalisme mais de l’aveuglement gauchisant …

  2. Non, ce n’était pas faux : j’ai eu une prof agrégée de maths ( cause mutations conjoints) en classe de 4ième dans un internat public d’une ville de Bourgogne.

  3. Madame, merci et bravo !
    Merci de nous éclairer la réalité dramatique de l’ignorance crasse
    des pauvres enfants de France , et bravo de votre courage, de votre humour résilient….. comment pouvez-vous supporter intellectuellement et psychologiquement ce purgatoire ? Quelles sont vos ressources et vos aspirations ? Allez-vous effectivement être en disponibilité et si oui, comment déploierez-vous cette incroyable énergie qui vous a permis de tenir jusqu’à présent ? Par l’écriture ?

  4. D’accord avec vous Bernard et Zapata: le féminisme ce n’est pas de l’idéalisme, c’est de l’idéologie. Une idéologie sexiste qui défini l’homme comme défectueux et toxique et la femme comme dominante naturelle. C’est du victimisme.
    Problème ! tous les victimismes finissent par des catastrophes. Ainsi, l’Amérique a mis cette doctrine dans la poubelle de l’histoire avec Trump. Les jeunes hommes refusaient de se marier avec des harpies.
    Second problème. L’Europe de Von Leyen et Macron fait de la résistance.
    Avis de tempêtes !

  5. Merci Madame pour vos chroniques. Nous en avons besoin pour comprendre le phénomène « Éducation Nationale ». Sa réalité sur le terrain.
    Tout sonne faux dans le système, de la base au supérieur.
    Qui pourrait mettre tout à plat? Les personnes sur le terrain qui mettent un trésor de ressources en place et non pas les « penseurs » de la pédagogie.
    Vous avez beaucoup de recul ce qui n’est pas le cas de la plupart des enseignants, toujours la tête dans le guidon, bercés, imprégnés par l’idéologie ambiante, dès la fin de leurs études.
    Quels seraient les pistes à privilégier, selon vous, pour que cette situation change?
    Merci

  6. Le poison : l’égalitarisme ; il fallait que même les mauvais élèves deviennent bons au contact des moyens et des bons. Or quelques cancres indisciplinés dans une classe suffisent à entraîner la classe vers le bas. Qu’à cela ne tienne ! pour y remédie, on a rendu les examens plus faciles. Ainsi le BEPC, les BAC sont donnés.
    À coups de théories pédagogiques où l’élève centre de tout, doit être capable de découvrir en lui-même, les structures grammaticales, les formules mathématiques qui doivent émerger de son inconscient sans doute, à coups de formules, comme ce fameux ballon, reformulé ‘objet bondissant », l’Éducation Nationale de bondissements pédagogiques en bondissements idéologiques est tombé dans un trou sans fond.

  7. Merci madame Fontcalel pour vos rubriques hebdomadaires qui sont toujours agréables à lire tant elles apportent réflexion. Comment l’éducation nationale pourrait expliquer qu’il lui est difficile d’apprendre le Français à des jeunes issus de la diversité, quand on sait que la Légion étrangère réussit ce qui semble un exploit, en six mois?

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