80 ans du procès de Nuremberg : le destin des enfants des dignitaires nazis

Ces princes et princesses oubliés d’un empire criminel durent affronter, chacun à leur manière, un lourd héritage.
Procès nuremberg

Le procès de Nuremberg, commencé le 20 novembre 1945, demeure un moment sans équivalent dans l’Histoire, celui où, après des années de guerre, les principaux responsables nazis furent enfin confrontés à l’ampleur de leurs crimes contre l’humanité. La plupart furent ainsi condamnés à mort, d’autres à de longues peines de prison, mais les verdicts ne mirent pas un terme à l’héritage qu’ils laissaient derrière eux. En effet, à l’ombre du IIIe Reich avaient grandi tant de familles et d’enfants porteurs malgré eux de noms devenus synonyme de fardeaux. Dans les décennies suivantes, cette descendance, ces princes et princesses oubliés d’un empire criminel et disparu, victimes malgré eux de l’endoctrinement hitlérien, durent affronter chacun à leur manière la lourde responsabilité de ce terrible héritage : certains par une fidélité obstinée et d’autres par un rejet radical.

Edda Göring, la princesse du IIIe Reich

Née le 2 juin 1938, Edda Göring, fille de Hermann Göring et de la comédienne Emmy Sonnemann, est l’un de ces enfants dont les jeunes années n’ont été bercées que par l’illusion et le fanatisme du nazisme. Le jour de sa naissance, son père, chef de la Luftwaffe, n’hésite pas à faire survoler Berlin par 500 avions. Filleule d’Adolf Hitler, Edda est élevée dans la demeure de Carinhall, que la jeune enfant ne quitte presque jamais. Situé à une soixantaine de kilomètres au nord de Berlin, ce lieu, symbole des excès et du luxe voulu par Hermann Göring, est en réalité une immense cage dorée. Carinhall possède un parc où se promènent des lionceaux apprivoisés, un cinéma privé, des bains à vapeur, un court de tennis et un champ de tir.

À la fin de la guerre, Edda voit son père arrêté puis emprisonné. Ayant forgé une image idéalisée de lui, elle ne peut concevoir qu’il ait pu commettre le moindre mal. Elle parvient néanmoins à le revoir à deux reprises pendant le procès de Nuremberg, avant qu’Hermann Göring ne se suicide le 15 octobre 1946, quelques heures avant son exécution par pendaison.

Après cela, Edda est scolarisée de nouveau avec d’autres enfants dans une école près de Nuremberg et doit apprendre à vivre le quotidien difficile de l’Allemagne de l’après-guerre. Elle se heurte très tôt au poids de son nom et à l’héritage laissé par son père. Jusqu’à la fin de sa vie, à travers plusieurs interviews, elle continue d’affirmer, discrètement, son attachement à l’image d’un père qu’elle refuse de renier malgré ses crimes. Elle tentera également, sans succès, de récupérer certains biens que son père avait acquis durant le régime nazi. Edda meurt le 21 décembre 2018 à Munich. Sa vie a ainsi toujours été tiraillée entre l’amour naturel qu’elle portait à son père et le poids d’un héritage qu’elle dut assumer malgré elle.

Le père Martin Bormann Jr.

Autre dignitaire nazi, autre enfant victime de cette idéologie. Ainsi, fils aîné de Martin Bormann, secrétaire tout-puissant d’Adolf Hitler, Martin Bormann Junior vécut ses premières années au cœur même de l’aristocratie nazie. Né le 14 avril 1930, il grandit près de Berchtesgaden, non loin du Berghof, la résidence alpine du Führer, où il côtoie les autres « enfants du Reich » et où il profite d’un environnement privilégié, protégé, presque irréel. Les fêtes, les promenades en montagne, les attentions accordées aux familles des dignitaires nourrissent ainsi l’illusion d’un univers stable et lumineux, loin de la violence exercée par le régime. Le jeune Martin grandit également dans une atmosphère où l’obéissance, la loyauté au Führer et la grandeur supposée du IIIe Reich sont l’alpha et l’oméga de l’existence.

Cependant, la chute du régime en 1945 met brutalement fin à cet univers. Son père disparaît dans le chaos des derniers jours de Berlin. Considéré en fuite par les Alliés, il est en vérité mort en tentant de s’échapper de la capitale allemande et fut enseveli sous les ruines fumantes de la ville. Son corps ne sera alors retrouvé qu’en 1972. Ignorant cela, le tribunal de Nuremberg le juge en son absence par contumace et le condamne à mort en raison de sa responsabilité dans la mise en œuvre de la politique raciale et oppressive des nazis.

Son fils, suivant les conseils qu’on lui donne, se cache sous une fausse identité pour échapper à la purge. Recueilli par une famille autrichienne, il découvre peu à peu un univers entièrement différent de celui de son enfance. Martin Jr se rapproche alors des religieux catholiques et finit par se convertir. Il est même ordonné prêtre en 1958, une ironie, quand on sait que son père affichait une hostilité virulente envers le christianisme. Le père Martin devient ensuite missionnaire au Congo de 1961 à 1968, où il est même capturé par des rebelles, avant d’être libéré grâce à l’intervention de parachutistes belges.

Quelques années plus tard, il revient à l’état laïc après être tombé amoureux d’une ancienne religieuse qu’il souhaite épouser. Martin Bormann devient ensuite instituteur. Il assume également ouvertement son nom, dénonce sans cesse les crimes de son père et rencontre de nombreuses victimes survivantes de la Shoah. Toutefois, son image personnelle est ternie en 2011 lorsqu’il est poursuivi pour des accusations de violences commises lorsqu’il était prêtre. Martin Bormann Junior, déclaré sénile, n’est pas condamné et meurt le 11 mars 2013.

Destins opposés, blessures communes : Edda Göring comme Martin Bormann Junior portent, chacun à leur manière, la trace du même drame. Enfants façonnés par un régime criminel, élevés dans l’ombre de pères tout-puissants, ils ont été, eux aussi, les victimes involontaires du nazisme. Leurs parents, en cherchant à modeler leurs existences selon les dogmes du Reich, les ont liés malgré eux à une entreprise de destruction. Pour Edda, cela signifia l’impossibilité de voir le vrai visage de son père ; pour Martin, la nécessité d'incarner ce que son père combattait. Ainsi, comme tant d’autres descendants de dignitaires, ils ont vécu comme déchirés entre la tendresse naturelle qu’un enfant porte à ses parents et l’horreur irréfutable des crimes commis par ceux qu’ils aimaient. Dans ce conflit intime se lit ainsi l’une des tragédies silencieuses engendrées par le nazisme : celle d’enfants condamnés à porter un héritage qu’ils n’avaient jamais choisi.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

27 commentaires

  1. « La plupart furent ainsi condamnés à mort, … » Pas d’accord, beaucoup ont pu s’échapper, en Amérique latine en particulier, où le sinistre docteur Mengele a pu couler des jours heureux, ou ont été récupérés par les Américains pour leurs qualités de scientifiques. Bien peu au contraire ont été condamnés à mort, vu l’ampleur du génocide dont ils étaient responsables !

  2. À noter le fossé entre l’existence des enfants de dignitaires nazis, difficile, inconfortable et celui des héritiers des entreprises ayant participées à l’effort de guerre allemand comme :
    – Günther et Herbert Quandt, fondateur d’entreprises liées à BMW et à l’armement,
    – Ferdinand Porsche, fondateur de Porsche et Volkswagen,
    – Friedrich Flick, Flick Concern : acier, charbon et armes,
    – August Flick, Banque,
    – Albert Reimann Sr. et Jr., dirigeants de JAB Holding (chimie),
    – Alfred Hugenberg, magnat des médias et industriel,
    – Fritz Thyssen, héritier de l’empire sidérurgique Thyssen,
    – Rudolf-August Oetker, dirigeant de Dr. Oetker (agroalimentaire),
    – Hugo Boss, fondateur de Hugo Boss (vétements)
    sans oublier les familles actionnaires de IG Farben, Siemens, Daimler-Benz.

    Les situations de ces héritiers sont bien différentes. Voici les situations de ces sociétés en 2025 :

    Quandt (BMW, Altana, etc.), Famille la plus riche d’Allemagne (≈ 40-45 milliards €). Susanne Klatten et Stefan Quandt contrôlent toujours ≈ 47 % de BMW.
    Porsche-Piëch, Famille Porsche-Piëch (via Porsche SE) contrôle le groupe Volkswagen (plus grand constructeur automobile du monde). Fortune ≈ 35-40 milliards €.
    Flick, La fortune a été dispersée (fondations, ventes), mais les descendants restent milliardaires (ex. Viktoria-Katharina Flick, ≈ 1-2 milliards).
    von Finck, Famille von Finck : toujours dans le top 20 des fortunes allemandes (≈ 9-10 milliards € en 2024).
    Krupp von Bohlen und Halbach, L’entreprise devient ThyssenKrupp. La famille a vendu ses dernières parts en 1999 mais conserve une fortune importante via fondations et investissements.
    Thyssen, La fondation Thyssen et les descendants restent très riches (plusieurs centaines de millions).
    Oetker (Dr. Oetker, Radeberger, banques, hôtels de luxe), 8 enfants héritiers : fortune familiale ≈ 10-12 milliards €. Toujours 100 % familial.
    Hugo Boss, L’entreprise n’est plus familiale depuis longtemps, mais la marque existe toujours et a présenté des excuses officielles en 2011.

    La morale n’en sort pas grandie

  3. Il serait intéressant également, de savoir comment les enfants issus des « lebensborn » ont pu faire leur vie avec le fardeau que peut représenter les circonstances de leur conception ? Toutefois, ne sommes nous pas entrain de répéter cette triste histoire avec la GPA, et de plus en plus de moyens pour choisir les caractéristiques de l’enfant à naître.

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