Franz von Papen, Hitler et Bardella : une comparaison qui ne tient pas

Une reductio ad Hitlerum de plus dont ont le secret les opposants du RN.
@E. Ender-Schulen-Wikimedia commons
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Franz von Papen est une figure majeure, mais aussi profondément controversée, de la transition de la république de Weimar vers le régime nazi. Aristocrate allemand, militaire de carrière, puis homme politique, il joua un rôle décisif dans l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler, persuadé de pouvoir l’instrumentaliser à son profit. Récemment, l’expression « effet von Papen » a surgi dans l’émission C dans l’air, sur France 5, lorsqu’un parallèle a été esquissé entre Hitler et Jordan Bardella, président du Rassemblement national, une comparaison largement contestable et qui mérite d’être historiquement détaillée.

Tout pour le pouvoir

Franz von Papen naît le 29 octobre 1879 dans une famille aristocratique de Westphalie. Il entame une carrière militaire avant de faire de la diplomatie puis de se tourner vers la politique après la défaite allemande de 1918. Sous la république de Weimar, il rejoint alors le parti catholique du Zentrum, puis s’en éloigne.

En juin 1932, il est nommé chancelier d’Allemagne par le président Paul von Hindenburg. Son gouvernement, qualifié de « cabinet des barons », cherche alors à restaurer l’autorité présidentielle et à défendre les intérêts des grands capitaux - ce que la gauche communiste dénonce évidemment.

Cependant, von Papen n’arrive pas à gouverner sans majorité réelle au Reichstag. Cherchant d’abord à affaiblir le parti nazi, il provoque de nouvelles élections, qui renforcent au contraire l’emprise électorale d’Hitler. Face à cet échec, le président Hindenburg renvoie Papen et nomme Kurt von Schleicher, dernier chancelier de Weimar. Frustré, humilié, Papen décide alors de se venger politiquement et décide de nouer avec le diable hitlérien un pacte, persuadé qu’il pourra le contrôler.

La prise du pouvoir par les nazis

Convaincu de garder la main, von Papen négocie ainsi avec Hitler et obtient, en janvier 1933, un accord avec Hindenburg : il devient vice-chancelier, tandis que Hitler est nommé chancelier, sous la surveillance des élites conservatrices. Cependant, le NSDAP (parti nazi) n’obtient le droit de nommer seulement deux membres de son parti dans le nouveau gouvernement. Hitler choisit alors l’Intérieur pour Wilhelm Frick et un autre ministère sans portefeuille pour Hermann Göring.

Von Papen pense alors pouvoir utiliser Hitler grâce à un gouvernement qui n’est pas entièrement acquis aux intérêts du Führer, mais saura être ferme et autoritaire pour plaire à l’électorat nazi. Une fois les choses rentrées dans l’ordre, von Papen chassera Hitler. Il déclare ainsi : « Avant deux mois, nous aurons si bien coincé Hitler qu'il poussera des cris. » Cependant, très vite, von Papen comprend que ce fut lui la marionnette. En effet, l’emprise de Hitler se révèle totale. La police passe rapidement sous le contrôle des nazis, qui s’emparent des ministères clés nouvellement créés pour eux, comme celui de la Propagande, confié à Goebbels. Les libertés publiques sont alors peu à peu abolies et la marche vers un parti unique en Allemagne s’accélère.

En juin 1934 survient la Nuit des longs couteaux : Hitler élimine ses adversaires mais aussi les proches de von Papen. Son secrétaire, Herbert von Bose, est même assassiné. Papen échappe alors de peu à la mort et est placé en résidence surveillée. L’échec de son plan politique marque l’instauration totale du nazisme en Allemagne.

La chute d’un ancien politique

Von Papen se voit écarté de la scène centrale du pouvoir. Cependant, Hitler ne se débarrasse pas complètement de lui : Papen est envoyé comme ambassadeur en Autriche, où il œuvre à la préparation diplomatique de l’Anschluss, puis en Turquie jusqu’en 1944. Il demeure ainsi un serviteur du Reich, marginalisé mais complice.

À la fin de la guerre, il est arrêté et jugé à Nuremberg. Il échappe à la condamnation, la cour estimant que malgré son manque de moralité politique, il ne pouvait être tenu pour responsable des crimes du régime. Toutefois, un tribunal allemand de dénazification le condamne, ensuite, à huit ans de travaux forcés, dont il ne purge qu’un an. Conscient que sa carrière politique appartient au passé, il se retire de la vie publique et entreprend, à travers plusieurs ouvrages, d’expliquer ses actes, avant de s’éteindre le 2 mai 1969.

Comparaison injuste et aveugle

L’expression « effet von Papen » a été ainsi employée sur France 5 dans l’émission C dans l’air pour évoquer le fait que Jordan Bardella, tel Hitler, serait manipulé par des agents du grand patronat pour défendre leurs intérêts. Ces derniers se tromperaient, pensant contrôler le président du RN, qui bien sûr, selon la bonne rengaine de la reductio ad Hitlerum, instaurerait ensuite un régime fasciste. Cependant, cette analogie est profondément capillotractée et injuste. En effet, même lorsque des rapprochements réels entre le pouvoir politique et le patronat ont eu lieu en France, par exemple le soutien manifeste de certains milieux d’affaires à Emmanuel Macron, nul n’a eu recours à la comparaison avec Hitler et von Papen.

Ce deux poids deux mesures révèle un aveuglement idéologique où certains opposants au RN préfèrent la stigmatisation outrancière à la vrai analyse politique. À force de convoquer en permanence le nazisme, ils ne font que combattre un fantasme, symbole de leur éloignement du réel en France.

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 08/11/2025 à 16:35.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

26 commentaires

  1. Le RN est blindé. Il se prépare aux attaques tous azimuts qui vont arriver crescendo. De tous les médias bien sur mais aussi de tous les partis politiques sauf l’UDR. Ils sont seuls certes mais il vaut mieux être seul que mal accompagné!!

  2. Oui mais… pourquoi s’en priver, c’est tellement facile ? Cette histoire de « Je le prends mais je vais le contrôler » rappelle Raynaud / Pétain en 40 mais n’a pas la même charge « émotionnelle ». Alors…Alors on peut penser que Bardella s’en défera comme d’une miette sur le revers de sa veste. Gaffe Mrs les baveux votre cible a dit qu’il voulait privatiser l’audiopropangada public…

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