C’est la terrible conséquence de la course à la mer. À l’aube du 21 mai, les armées allemandes encerclent un million de soldats français et alliés (belges et britanniques), même si ces derniers parviennent à mettre en place une ligne d’arrêt assez solide sur l’Escaut et à lancer une contre-attaque pour protéger Arras[1]. Le 22 mai, un conseil de guerre interallié se tient au château de Vincennes. Y assistent notamment Winston Churchill, Paul Reynaud, le général Weygand et des officiers d’état-major. Le plan exposé et retenu, c’est-à-dire attaquer simultanément de la région de Cambrai vers le sud, et de la Somme vers le nord, de manière à ressouder vers Bapaume les deux branches de la ligne de bataille, séparées depuis la rupture du front à Sedan, est mort-né. Les Allemands ont déjà renforcé leurs positions. Le communiqué officiel du soir est aussi succinct que trompeur. Il se veut rassurant : « Au cours de la journée, les combats ont continué dans le Nord et en Belgique. Rien d’important à signaler sur le reste du front. »

Le jeudi 23 mai, les divisions de Panzer du général Ewald von Keist (1885-1954) gagnent du terrain. Boulogne menacé ne va pas tarder à succomber. Calais est isolé. Erwin Rommel contourne les faubourgs ouest d’Arras, menaçant les arrières des troupes anglaises qui y sont engagées. Aussi bien les communiqués français qu’anglais relayés par la presse se veulent tranquillisants.

Le vendredi 24 mai, les canons de la Wehr­macht et les Stukas de la Luftwaffe font pleuvoir l’enfer sur Dunkerque, la cité qui a vu naître Jean Bart (1650-1702), l’un des célèbres corsaires de Louis XIV. La ville voit converger les 230.000 hommes du corps expéditionnaire britannique, ultime planche de salut pour l’Angleterre.

Le même jour, le Führer convoque d’urgence ses conseillers militaires à son GQG de Charleville. À l’issue de ce conseil de guerre, ordre est donné d’arrêter la marche en avant de toutes les forces mécanisées et blindées. Incompréhension et consternation s’emparent des généraux. Le colonel Rudolph Schmundt (1896-1944), aide de camp d’Hitler, rapporte : « Ils ressemblaient à une meute de chiens de chasse, arrêtés en plein élan juste avant la curée et qui voient échapper leur proie. » Les historiens s’écharpent encore pour connaître les vraies motivations de cette décision : volonté de ménager les Anglais en vue d’un rapprochement futur selon le souhait du Führer ? Ce dernier a-t-il suivi le conseil du maréchal von Rundstedt (1875-1953) qui voulait repositionner ses troupes pour éviter une contre-attaque sur le flanc est ? Hitler voulait-il faire plaisir à Herman Göring pour mettre en valeur la Luftwaffe contre la Royal Air Force en détruisant cette dernière ?

Quoi qu’il en soit, les Alliés profitent de cette « pause » dans les combats pour se réorganiser et préparer l’évacuation de leurs soldats. Ainsi, les Panzerdivisionen qui avaient parcouru 380 kilomètres en deux semaines (environ 27 km/jour) vont mettre 12 jours pour effectuer les 20 km séparant l’Aa de Dunkerque.

Le samedi 25 mai, malgré une résistance acharnée, Boulogne tombe entre les mains ennemies. Calais subit les assauts de l’aviation et de l’artillerie allemandes. En début d’après-midi, le QG britannique apprend que le front belge vient d’être enfoncé à Courtrai. À 19 heures, une réunion du Comité de guerre a lieu à l’Élysée, sous la présidence d’Albert Lebrun. « Tous considéraient que la défaite était inévitable, mais nul n’osait encore exprimer cette pensée », écrit William L. Langer[2].

[1] Yves Le Maner. L’Invasion de 1940 dans le Nord-Pas-de-Calais, in Revue du Nord, tome 76, n° 306, juillet-septembre 1994. p. 467-486

[2] Ancien combattant de la Première Guerre mondiale, William Leonard Langer (1896-1977) est chef adjoint puis chef de la Direction de la recherche et de l’analyse à l’OSS (Office of Strategic Service) de 1940 à 1945. Il est identifié comme le véritable OSS 117. Il devient ensuite titulaire de la chaire d’histoire à Harvard.

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