Editoriaux - Sport - 17 juillet 2018

Quand cessera-t-on de galvauder la Légion d’honneur ?

Comme c’est maintenant devenu une habitude, les membres de l’équipe de France, championne du monde 2018 de football, vont recevoir, dans les prochaines semaines, la plus haute des distinctions françaises. Cette pratique de remettre aux sportifs une décoration nationale est née avec le général de Gaulle en 1964, à l’issue des Jeux olympiques d’Innsbruck.

À cette époque, tous les médaillés avaient reçu l’ordre national du Mérite. Cette mesure répondait, d’ailleurs, à une certaine logique. En effet, le chef de l’État du moment avait décidé de supprimer un certain nombre de décorations devenues obsolètes et de les remplacer par une nouvelle décoration. C’est ainsi que, par décret du 3 décembre 1963, était créé l’ordre national du Mérite. Cette distinction qui, dans la hiérarchie des décorations de la République, se place au quatrième rang, après la Légion d’honneur, l’ordre de la Libération (dont la dernière médaille a été remise en 1960, à titre posthume, au roi d’Angleterre George VI) et la médaille militaire, supprimait, notamment, l’ordre du mérite sportif. D’où la démarche du Général d’honorer les athlètes vainqueurs des Jeux olympiques par cette nouvelle décoration.

Mais comme il est de coutume dans notre pays, et pour faire mieux et plus fort que son prédécesseur, les présidents de la République qui suivirent, Mitterrand, après les Jeux olympiques de Séoul en 1988, et Chirac après les Jeux olympiques d’Atlanta en 1996, pérennisèrent cette pratique. Et comme l’ordre national du Mérite ne suffisait plus, la Légion d’honneur fut à son tour décernée à tour de bras.

Les sportifs eux-mêmes ne sont, bien entendu, en rien responsables de cette tradition bananière. Leurs exploits restent méritoires, et il est évident que, pour la plupart d’entre eux, ils ne font que prendre ce qu’on leur donne. Si dévoiement il y a – ce qui ne fait aucun doute -, il est une fois de plus le fait de ceux qui, chargés de protéger les valeurs emblématiques de la République, ne font que céder à la démagogie.

Alors que Napoléon Bonaparte, Premier Consul, créait le 19 mai 1802 le nouvel ordre national de la Légion d’honneur, il répondait à un membre du Conseil d’État, qui l’interrogeait sur la pertinence de cette mesure : « On appelle cela des hochets ; eh bien c’est avec des hochets qu’on mène les hommes. » De fait, tout pourrait être dit. Mais il se trouve que la Légion d’honneur fait désormais partie, et ce, depuis des siècles maintenant, de nos institutions. Qu’elle représente pour beaucoup de Français l’esprit de sacrifice, le don – parfois ultime – de soi, l’abnégation la plus totale au service de son pays. Dès lors, n’est-il pas légitime de s’interroger sur l’usage qui est fait de cette décoration lorsqu’elle est remise à l’issue d’un match de football, d’une compétition de ski ou d’athlétisme ?

Face à cette parodie, on ne peut que tenter d’imaginer ce que peuvent ressentir, au plus profond d’eux-mêmes, les soldats gravement blessés au combat mais qui n’auront pas droit à cette reconnaissance de la nation, parce qu’ils n’appartiennent pas à la bonne catégorie de militaires. Les sapeurs-pompiers ou les policiers, qui sont exposés tous les jours aux plus graves dangers, mais qui, eux non plus, n’auront pas droit à la Légion d’honneur parce qu’ils ne font pas partie de la bonne caste. À toutes celles et tous ceux qui auront pourtant fait preuve de « mérites éminents » tout au long de leur vie mais qui, n’appartenant pas aux bons réseaux, n’auront droit à aucun signe de reconnaissance.

Plus que jamais, la Légion d’honneur, par l’usage qui en est fait, devient un autre instrument de fracture sociale.

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