Il n’y a pas à dire : une maison sans télé, c’est pas pareil. On n’est plus au courant de rien, et surtout pas des points santé du gouvernement qui, à l’heure où je vous parle et pour ceux qui ne le sauraient pas, lutte courageusement contre une pandémie atroce. On n’a plus vraiment le goût de rire sans Barthès ni Hanouna. On est obligé de se parler à table. On ne sait plus sur quoi poser les napperons en dentelle et les figurines de Kinder Surprise. Quant à une maison sans radio… je préfère ne pas en parler.

Schopenhauer disait qu’il mesurait la valeur d’un homme au temps qu’il pouvait passer silencieusement en sa propre compagnie. Notre époque ne regorge pas de ce genre de profils. Au contraire, on emporte désormais son enceinte connectée jusque sous la douche et on fait volontiers profiter ses voisins de RER de ses préférences musicales, souvent pleines de goût comme de talent. Nos contemporains semblent redouter le silence de leur propre compagnie, sans doute parce qu’ils subodorent que ce ne serait pas une très bonne compagnie. Le bruit de fond de la télé fait donc, comme tant d’autres bruits, partie du paysage.

Certains, pourtant, résistent à la modernité heureuse et s’obstinent à ne pas avoir de téléviseur. Ils seraient moins de 6 %, selon les études les plus approfondies. Que font-ils de leurs soirées ? L’esprit se cabre en une vaine imagination : lire, parler, jouer, rire peut-être ? Le citoyen « en marche » frémit à cette idée.

Bref, voici que quarante députés En Marche !, menés par Bruno Studer, président de la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale, proposent de faire payer la redevance à tous les foyers, qu’ils soient ou non dotés d’une télé, donc raccordés au pays légal. Cette superbe idée s’appuie, notamment, sur un imparable constat en deux parties, que nous rapporte BFM TV : « On considère que les Français écoutent la radio, regardent la télévision sur smartphone, etc. Sans compter que France Télévisions, notamment, contribue très largement à la création française et les différents groupes au rayonnement de la France. »

En deux mots : non et non. Non, on ne peut pas considérer que les Français regardent et écoutent tous des médias d’État (qui sont les seuls que la redevance finance). Et surtout, non, France Télévisions et les autres chaînes publiques ne contribuent ni à la création française ni au rayonnement de la France. Ses fictions navrantes, son idéologie ouvertement affichée et ses documentaires de propagande, ses chaînes à vocation internationale qui sont à CNN ce qu’Eco+ est à McDo, ses décisions politiques et déconnectées du réel. Rien de tout cela ne contribue à la liberté de création, et rien ne joue en faveur du rayonnement de la France. Mais ce constat de bon sens n’empêchera sans doute pas qu’on veuille faire payer tout le monde.

La redevance télé pour tous, c’est la revanche du télécran décrit par Orwell (encore et toujours) dans 1984. Le télécran y est obligatoire et on n’a pas le droit de l’éteindre ; tout au plus peut-on en baisser un peu le volume. Notre télécran à nous n’est pas encore une obligation ; mais si on doit payer pour quelque chose qu’on n’utilise pas, diront les esprit les plus fins, autant se le procurer.

La France qui fume des clopes, roule au diesel et ne regarde pas la télé a de quoi s’inquiéter. À ceux qui n’ont rien (et donc, mécaniquement, ne sont rien), on prendra même ce qu’il leur reste : leur liberté de garder pour eux leur temps de cerveau disponible.

En tout cas, si vous voulez vraiment « prendre soin de vous », et en attendant peut-être la redevance pour tous, je ne saurais trop vous conseiller de balancer votre télé par la fenêtre et de ne pas engraisser le vaisseau amiral du matraquage progressiste. C’est bien le plus sain de tous les « gestes barrières ».

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