Editoriaux - Education - 25 octobre 2018

Vivement le hashtag #TropDeVagues ?

Nous voici rassurés : est encore déjoué un complot de l’extrême droite. Votre fille redeviendra muette, et tout ira de nouveau très bien, Madame la Marquise.

Après le hastag #PasDeVagues, il est temps, à présent, de crier « Halte à la stigmatisation », dans le lycée incriminé d’abord, dans tous les autres ensuite. Une tribune publiée par Le HuffPost remet les pendules à l’heure.

Bien sûr, il est regrettable qu’un élève, un peu paumé et d’ailleurs bien penaud depuis, ait braqué un pistolet factice. Mais la prof ne risquait pas la mort ; à tout casser, elle pouvait perdre un œil ! Ainsi s’explique sans doute sa « nonchalance » dont parle Mme Buzyn, ministre de la Santé, et qu’elle attribue à l’habitude des comportements inappropriés – pas à la peur, bien sûr, mais la résignation. Pas de quoi se biler. L’auteur de la tribune est beaucoup intervenu dès l’incident pour relativiser et montrer combien son lycée est exemplaire, sauf petits écarts non significatifs. Certe, plaindre la collègue menacée et traumatisée est un passage obligé mais, comme disait Shakespeare, depuis, c’est « beaucoup de bruit pour rien », disons pour pas grand-chose.

D’ailleurs, le ministre, le grand, celui que nous aimons tant à admirer, Jean-Michel Blanquer, a dit vrai : il faut interdire les portables. Allô, quoi ! Sans petits camarades pour filmer et s’esclaffer, personne n’en aurait rien su hors l’enceinte bien gardée de cet établissement remarquable, où l’on pratique l’accueil des secondes, les stages de pleine nature, les interventions d’auteurs en classe, le concours d’éloquence, les ateliers scientifiques en liaison avec une école élémentaire de Créteil, le club aéronautique, etc. Il y a aussi les différents partenariats, notamment avec la Maison des arts de Créteil, et des actions menées par nos élèves et professeurs de BTS, notre stand tenu chaque année, place Saint-Sulpice à Paris, à l’occasion du salon des jeux mathématiques…

Et la dame aurait encaissé toute seule, comme les autres et comme d’hab’, et l’on aurait échappé au fameux hashtag qui vient casser l’ambiance, à la multiplication des témoignages, au récit de l’art déployé par l’administration pour écraser les problèmes, et jusqu’au plus haut, puisque d’aucuns mettent même en cause notre cher ministre, du temps qu’il était recteur et laissait sans réponse les lettres de ses administrés.

La preuve : depuis des années, des livres disent la dégradation continue de l’ambiance dans des établissements scolaires, « incivilités » (quel mot aimable), insultes, menaces et agressions, la faiblesse des responsables administratifs… bref, tout ce qui sort en ce moment grâce à cette indécente vidéo, et personne ne bougeait, personne ne lisait ni ne commentait, et surtout pas le ministère, sauf dans des journaux ou des sites réputés mal-pensants.

Le silence est bruyamment rompu, ce qui ne peut faire qu’encore plus de mal : il serait temps que les choses rentrent dans l’ordre, comme le réclament certains. Heureusement, sur un blog associé à Mediapart, on sonne la fin de partie avec finesse et modération :

“Un grand moment de défoulement collectif : l’agression contre une enseignante d’un lycée de Créteil est l’occasion d’une campagne à la fois sordide et surréaliste.[…] Une campagne qui n’honore pas ses auteurs parmi lesquels des enseignants. […] À travers ce hashtag haineux, d’ailleurs alimenté et soutenu par la fachosphère et par Le Pen en personne, éclate la profonde aversion d’une partie des enseignants pour les élèves, une méfiance viscérale dont on vient à se demander si elle n’est pas, finalement, à la source de bien des dysfonctionnements du système scolaire français.”

Nous voici rassurés : est encore déjoué un complot de l’extrême droite qui, jusqu’ici, n’avait guère infecté l’école. L’ordre va revenir, votre fille redeviendra muette, et tout ira de nouveau très bien, Madame la Marquise.

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