Si l’on n’y prend pas garde, le mode de paiement « sans contact » pourrait bientôt devenir notre mode de vie. Dans “Le peuple des zombies” j’évoquais déjà la grande misère des névroses générées par la société des écrans en me référant à Konrad Lorenz. L’éthologue aurait été fasciné par les comportements liés au confinement et à ses conséquences, ce que Robert Redeker appelle « le Déshumain ».

Les screenagers des années 80-90 sont aujourd’hui adultes et nous gouvernent avec une forme de déconnexion du réel pathologique que l’actualité a rendue criminelle.

Une société sans contact cumule toutes les peurs : peur d’elle-même, peur du prochain, peur de l’avenir (et/ou du passé), peur du réel, peur du contact physique. Elle se réfugie dans le virtuel. On peut, aujourd’hui, tout faire à distance : ses achats, l’amour, la guerre. Amazon, Pornhub et drones militaires, même combat. Cette mise à distance du réel tourne à l’absurde avec la téléconsultation. Les bons médecins généralistes savent que palper un corps est un élément important dans le diagnostic. Alain Damasio a trouvé une belle expression pour désigner ce phénomène : les « technococons ».

Les écrans captent, capturent et captivent. Ils captivent parce que, comme les papillons de nuit, nous sommes attirés par la lumière selon un phototropisme naturel. Ils capturent l’environnement privé ou public, qui en est la conséquence sociale. Ils captent, enfin, l’attention par le double effet de leurs contenus et de leur luminosité. Les spécialistes en neurosciences considèrent qu’il s’agit là d’une révolution anthropologique où se mène une guerre impitoyable autour de l’attention.

Matthew Crawford appelle ça une ingénierie de l’addiction. Philosophe américain original passionné de motos et de mécanique, Crawford n’a pas peur de mettre les mains dans le cambouis du monde contemporain. Dans Contact, un livre dont je recommande vivement la lecture en ces temps d’isolement forcé, il analyse finement les vices cachés et les avatars d’une société des écrans qui a perdu le contact avec le réel.

Les remarques de Crawford fondées sur l’expérience du quotidien prennent toute leur valeur dans ce que nous vivons, ma fille et moi, confinés dans notre appartement exigu, et je sais que beaucoup s’y reconnaîtront : nous trouvons dans nos écrans respectifs, smartphones, tablettes, ordinateurs portables, des refuges permettant à la fois l’isolement intime, l’évasion sur le monde virtuel, la satisfaction du travail ou du télé-enseignement en ligne, et une forme d’excitation intellectuelle que procurent ces fenêtres ouvertes sur le monde, mais l’un comme l’autre ne trouvons dans ces exutoires virtuels aucune joie.

En revanche, nous avons chacun notre fenêtre ouverte sur la rue avec notre petit jardin privé : une jardinière garnie de cactus pour elle, la mienne couverte de lierres bariolés et de lianes à fleurs, et cette petite parcelle de végétation nous met en joie.

Il y a une morale à cette histoire :

Les écrans peuvent encombrer et même fatiguer nos yeux et notre cerveau, ils ne rassasient pas parce qu’ils nous désincarnent. Le contact physique, sensible, charnel avec la nature en éveil nous réincarne et nous permet de garder le contact avec le réel et avec nous-mêmes. Dans ces temps difficiles, c’est une question de survie.

D’ailleurs, je constate un phénomène rassurant : près de chez moi, la queue devant la jardinerie est plus importante que celle devant la supérette.

Notons en passant, c’est presque une banalité de le dire, qu’il y a des confinés par choix dont personne ne parle : ce sont les chartreux, les carmélites, les bénédictins et autres contemplatifs qui vivent quasiment sans écrans. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ils ne sont pas déconnectés du réel mais hyperconnectés car attentifs au plus que réel ou, comme disait Robert Bresson en parlant du surnaturel, au « réel précis ».

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