Éric Le Boucher vient de signer (Les Échos, 6 décembre) une chronique catégorique intitulée « Trump a perdu la guerre du protectionnisme ». L’auteur, membre de la commission Attali (comme Macron) et directeur des Échos et de Slate, a maintes fois défendu les bienfaits de l’immigration, qui pousserait les salaires des Français vers le haut. Résumons ce qu’il écrit :

1) Sur le pouvoir d’achat : « L’ensemble des mesures protectionnistes décidées par Trump depuis son élection ont provoqué une perte de pouvoir d’achat de 51 milliards de dollars pour les consommateurs américains. » La preuve ? Aucune. Si ce n’est des anecdotes (?) sur les emplettes de Mme Trump et une référence à des calculs d’économistes, évaluant la perte de croissance à 0,3 % du PIB. En réalité, M. Le Boucher fait allusion à un article (« The Return to Protectionism », Pablo Jajgelbaum, Pinelopi Goldberg, Patrick Kennedy, Amit Khandelwal, https://voxeu.org/article/) qui conclut par une réserve de taille : « Our analysis does not consider the impacts of the trade war on economic uncertainty, productivity and innovation, or long-run economic outcomes. »

2) Sur les gains corrélatifs pour les producteurs américains : « protégés » par les barrières tarifaires, [ils] sont évalués à 7 milliards, soit 0,004 % du PIB. Mais il faut ajouter que les exportateurs ont été, en revanche, pénalisés par les hausses de tarifs imposées en rétorsion par les pays touchés, comme les cultivateurs américains de soja privés de débouchés en Chine. La Maison-Blanche a dû, en 2018, leur accorder un plan d’aide de 12 milliards de dollars pour les compenser. Mais Éric Le Boucher « oublie » l’accord sino-américain de novembre 2019 qui met en œuvre un triplement des exportations agro-alimentaires vers la Chine, menacée d’une grave pénurie alimentaire. Résultat final, selon M. Le Boucher : « Les consommateurs américains ont vu les prix augmenter et les producteurs n’ont rien gagné. » Comme les deux prémisses sont approximatives, la conclusion ne pouvait être vraie ; elle est totalement démentie par les faits : le chômage américain est au niveau le plus bas depuis cinquante ans et les salaires ont augmenté, compensant la légère hausse des prix.

3) Investissements : « Quant aux firmes étrangères qui seraient venues se localiser sur le sol américain pour éviter les droits de douane, le bilan est quasi nul […] positif uniquement pour l’automobile à court terme (+2,5 % pour l’emploi), mais à long terme, il se rapproche de zéro. » Ce paragraphe contient des omissions et des contradictions. D’abord, M. Le Boucher se limite aux investissements directs étrangers et oublie les augmentations de la production (par exemple +45 % dans la bureautique), les nombreuses relocalisations américaines. Quant au secteur automobile, comment peut-on dire que l’emploi y progresse de 2,5 % (en 18 mois !) et conclure que le bilan « est quasi nul » ? Notons, au passage, qu’il s’agit bien plus de relocalisations US/US que de marques étrangères. Et M. Le Boucher conclut qu’« à long terme [ce bilan] se rapproche de zéro ». Entre quand et quand, ce « long terme » ?

4) La Chine aurait un temps d’avance : « Pékin a une longueur d’avance dans le maniement du temps : Xi Jinping a tout le loisir d’attendre que les présidents américains passent, lui peut rester en ne changeant que des broutilles dans sa stratégie de conquête… […] La première tâche de la nouvelle Commission est de refaire l’union des États membres autour d’une politique beaucoup plus musclée, en somme plus chinoise. » Erreur de perspective historique : avec ou sans Trump (sans doute avec), les USA seront toujours là. Mais Xi ? Car le temps joue contre lui : l’énorme caldeira humaine chinoise commence à frémir ; si la Chine n’exporte plus, la chaudière surcompressée explosera et la dette souveraine (320 % d’un PIB qui baisse) éclatera au grand jour.

La solution, pour M. Le Boucher, c’est « plus d’immigration et faire “comme la Chine” ». C’est-à-dire ce que Trump cherche déjà à faire : freiner les importations, aider à l’investissement et doper les exportations ! Que M. Le Boucher se rassure : dans son erreur de perspective, il sera en bonne et savante compagnie du prix Nobel d’économie Paul Krugman qui avait prophétisé, début 2016, que si Trump était élu, ce serait un chaos au bout de six mois… Quant à la Commission européenne, elle fera ce que l’Allemagne (c’est-à-dire ses grosses entreprises) lui dira de faire : le contraire de ce que demande M. Le Boucher.

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