Editoriaux - Justice - Société - 12 novembre 2019

Tous innocents ou tous coupables ?

C’est une impression générale qui m’est venue, une intuition subite qui, reliant des phénomènes apparemment sans lien les uns avec les autres, m’a persuadé que nous nous trouvions, chaque jour davantage, confrontés à une société de suspicion, à une France où il n’y aurait plus que des coupables en puissance ou en actes.

Dans cette confusion se glissent, bien sûr, quelques pépites de vérité et de mais, pour l’essentiel, ce mouvement irrésistible nous entraîne sur une pente dangereuse. J’ai bien conscience aussi de forcer le trait pour attirer l’attention sur les dérives d’une modernité empressée d’accuser subtilement ou ostensiblement.

Comment ne pas frémir face à ces dénonciations tardives qui, semblant relever d’abord d’une libération de soi, affirment pourtant la culpabilité d’autrui ?

Comment ne pas s’inquiéter de cette propension législative à ne pas laisser le moindre champ humain en dehors d’un soupçon inquisiteur ?

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Comment être sûr de l’exemplarité de combats qui, sous-estimant les femmes qui seraient des victimes dans toutes les circonstances, auraient besoin systématiquement d’hommes coupables ?

Comment ne pas constater tristement le délitement de la liberté d’expression en judiciarisation de la pensée, de l’écriture et/ou de l’oralité ?

Comment ne pas s’interroger sur notre tendance à trop vite récuser – moi le premier – la distinction à opérer entre l’islam tranquille, l’islamisme dangereux et le terrorisme meurtrier ? Parce qu’elle impose des frontières que le simplisme angoissé répudie ?

Comment ne pas s’émouvoir de ces suicides multiples qui sont souvent des tragédies personnelles instrumentalisées en désespoirs professionnels ? de ces drames singuliers ayant affecté des personnalités fragiles, détournés en recherche de coupables au sein d’univers et de services qui peuvent par ailleurs être traumatisants jusqu’à un certain point ?

Comment ne pas tourner en dérision ces journées négatives qui se multiplient et qui prétendent se consacrer à l’éradication d’une plaie, par exemple tout récemment pour le harcèlement scolaire ? (Sud Radio) D’abord qui peut se réjouir de l’instauration répétitive de séquences jamais tournées vers le meilleur – qui existe pourtant – de l’humain et de la société ? Ensuite elles tombent dans la perversion de cibler des coupables petits ou grands face à ce qui peut apparaître comme les aléas normaux quoique perturbants d’une vie collective à régler par soi et ses proches.

Comment ne pas déplorer comme le signe d’une décadence, la frénésie des cellules de soutien et l’envie, à chaque fois que nous sommes affectés par quoi que ce soit, de désigner des responsables, des coupables comme si incriminer autrui allait nous consoler de nous-mêmes ?

Pour afficher une note incongrue, le paradoxe est qu’en matière judiciaire on s’acharne à prendre trop souvent de vraies culpabilités pour de fausses innocences, avec une véritable mythologie sur les erreurs judiciaires…

Il ne peut plus y avoir d’innocents en France, nulle part. Parce que nous vivons dans un monde qui nous laisse croire que derrière l’apparence il y a des complots, des transgressions et forcément des coupables. Parce que nous avons besoin de supputer le pire. Parce que nous avons besoin de croire en notre propre innocence.

Parce qu’il ne peut plus y avoir d’humanité heureuse.

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