Aujourd’hui, c’est buffet à gogo. Pour un peu, on pourrait croire que l’on rase gratis ou que l’on pourrait, a minima, s’empiffrer à peu de frais. Il faut dire que le choix est vaste, sur les tréteaux dressés. La grande bouffe mondialisée y est étalée en fatras diversifiés. Peu importe la qualité, seule la quantité prévaut. Alors, pris d’une frénésie démente, tel le renard dans le poulailler qui, rendu fou par l’offre de tous ces possibles, se jette sur les volailles pour les massacrer toutes mais n’en dévorer qu’une seule, on entasse sur le plateau, même si ça déborde. Peu importe le gâchis. Il faut goûter à tout pour, une fois rassasié, balancer les surplus à la poubelle avec un arrière-goût d’indigestion.

Mais de quoi parlons-nous ? De la nourriture à foison ? Des émeutes Nutella™ ? Des soldes en Black Friday ? Des 347 chaînes du package d’un bouquet numérique? Des 845 amitiés en réseaux ? Des 10.000 célibataires sur un site de rencontres ? Des dizaines de milliers de photos accumulées sur des cartes mémoire qui n’en ont que le nom et qui ne seront jamais plus regardées ? Des millions de titres musicaux ou de films accessibles via YouTube ?

Quelques êtres, asynchrones aux diapasons électroniques, persévèrent dans l’accumulation de ces objets réels qui possèdent une masse que l’on sent dans la main, qui présentent une image imprimée que le regard retient : œuvres de bibliothèques, de discothèques, de vidéothèques. Ce ne sont pas qu’attitudes surannées que d’aimer ces vestiges. Il persiste, dans ces habitudes, deux intérêts essentiels : transmission et ergonomie.

Vouloir transmettre à ses descendants la substantifique moelle de ce que l’on a cru être digne d’être préservé, en étant discriminé au fil d’une vie, aurait bien du mal à se réaliser via un legs testamentaire de clefs USB ou de playlist enregistrées dans un cloud, par définition nébuleux… et comment redécouvrir ce que le regard, balayant les rayonnages de livres, de disques, de films, ressortait de l’oubli en reconnaissant les tranches des ouvrages malgré la poussière des ans ? Ainsi, suite à la disparition de ces supports faits de matières tangibles et, donc, remarquables au sens premier du terme, ce qui ne nous sera pas suggéré par les algorithmes des moteurs de recherche sera à tout jamais oublié et, donc, à tout jamais perdu, codé en gigabits dans les labyrinthes des mémoires mortes de disques durs, définitivement inaccessibles ; la requête n’étant plus jamais exprimée dans le champ où le curseur clignote en attente d’envoi. De surcroît, être entouré des œuvres choisies des hommes, entassées en piles envahissantes dans toutes les pièces de la maison, constitue un décor chaleureux et procure un paisible bonheur… bien plus réconfortant que les décors épurés de demeures design, formatées, connectées… où tout n’est que décorum pour panurges à la mode en totales absences de vies singulières.

Nos frustes ancêtres étaient des peuples de la rareté. Tout leur était précieux car tout leur était indispensable… et les chamans remplaçaient avantageusement les consultations de maïeutiques monologuées sur les divans déprimants des cabinets de psychanalystes.
Combattre sans répit pour sauver sa peau ne laissait pas le loisir d’être mal dans sa peau.

L’inflation sans limite du superflu fait perdre la raison comme l’abondance de choix nuit à la paix intérieure. Le vertige qu’il provoque chez l’homme attiré par le vide du trop-plein le détourne de la quête des vérités primordiales… pour le faire glisser vers un abîme sans limites.

« Je ! Veux ! Tout ! Être à croquer et en plus tout croquer ! Je veux les extras et, en plus, être extra… » scandait la publicité Pas d’erreur, c’est Lesieur™ destinée aux femmes libérées durant les années 80. Elles voulaient tout et surtout tout à la fois, ayant oublié que choisir, c’est renoncer. On a pu apprécier le résultat en absorptions de Prozac™.

Si on s’obstine à garder un pied sur deux chemins qui bifurquent, on en finit écartelé ! Un lobe cérébral à l’est, un lobe cérébral à l’ouest… et cette tension ne peut être bénéfique à l’équilibre mental.

6 septembre 2020

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