Cinéma - Culture - Editoriaux - 3 février 2019

Salafistes : retour sur les raisons de la censure

Tant décrié en 2015 pour avoir donné la parole aux islamistes, le documentaire français Salafistes est sorti seulement le 25 janvier dernier aux États-Unis. François Margolin, coréalisateur aux côtés de Lemine Ould Mohamed Salem, a donné pour l’occasion un long entretien au Figaro durant lequel il a pu revenir sur la censure dont a été victime le film sur le territoire national avant sa sortie DVD en juin 2018.

Pour mémoire, le ministre de la Culture Fleur Pellerin, appelée en août 2014 au deuxième gouvernement Valls, avait fait interdire Salafistes aux moins de 18 ans en raison de la violence de ses images, des propos tenus par ses différents intervenants, et surtout en raison de l’absence de commentaires explicatifs de la part des auteurs, qui eussent permis – selon elle – de faire contrepoids à l’ensemble en affichant un point de vue résolument critique et offensif à l’égard des djihadistes. De par la neutralité apparente de sa mise en scène, le film fut, en effet, accusé par le ministre de faire malgré lui la « propagande » de l’intégrisme religieux auprès des populations à risques – notamment les jeunes issus de l’immigration – susceptibles d’ingurgiter tels quels les propos des intervenants. Cette interdiction par Fleur Pellerin, qui fut levée par la Justice en juillet 2016, privait alors de facto le film d’une diffusion télévisée et d’une large distribution en salles. La presse de gauche, de Télérama au Monde, en passant par L’Obs, fut particulièrement dure à l’encontre du documentaire et appuya, non sans raison, les arguments du ministre.

Toujours est-il que si l’interdiction aux moins de 18 ans semblait largement justifiée, la charge consistant à faire des deux auteurs des propagandistes du salafisme nous parut bien cruelle (ironique ?) au vu du parcours de François Margolin. Incarnation parfaite de la gauche intellectuelle et morale, droit-de-l’hommiste et sans-frontiériste, Margolin est, à n’en pas douter, à ranger dans la catégorie des Philippe Val et, jadis, des Robert Ménard. Comme eux, le cinéaste est passé du militantisme d’extrême gauche à la critique en règle de l’islamo-gauchisme au tournant des années 2000. Sa filmographie porte encore les traces de son parcours militant et va du documentaire sur les Falashas, juifs noirs d’Ethiopie qu’il considère « maltraités » par Israël, au documentaire sur les enfants soldats du Liberia. Plus récemment encore, on a vu Margolin producteur et réalisateur de la seconde équipe de tournage du Serment de Tobrouk, documentaire plus que douteux dans lequel Bernard-Henri Lévy faisait l’éloge du droit d’ingérence et mettait en scène ses hauts faits personnels pour le « sauvetage » de la Libye en 2011…

À la rigueur, si Margolin peut être accusé d’avoir un jour versé dans la propagande à travers son cinéma, ce fut bien avec Le Serment de Tobrouk, non avec Salafistes, et pour le compte des grandes puissances occidentales qui soutinrent moralement, financièrement, logistiquement et militairement les rebelles libyens du Conseil national de transition contre Kadhafi en échange de contrats avantageux sur le pétrole de la région. Manipulables, car soumis en vérité à leurs vieux penchants révolutionnaires et à leurs pulsions adulescentes, BHL et autres Margolin médiatiques fournirent ainsi, à l’époque, la caution humanitaire nécessaire au renversement du dirigeant politique, entraînant toutes les conséquences désastreuses que l’on connaît aujourd’hui, notamment sur le plan migratoire…

Avec Salafistes, François Margolin et Lemine Ould Mohamed Salem ont au moins le mérite, aujourd’hui, de proposer un film lucide quant à la nature du danger islamiste : “En France”, confie Margolin au Figaro, “nous sommes en plein déni. On est dans la psychiatrisation du terrorisme […] Or, comme on le voit dans Salafistes, très clairement, on a affaire à des gens dotés de raisonnements, qui obéissent à une logique.” Une logique que les réalisateurs cherchent à nous faire comprendre sans filtre. C’est pourquoi le visionnage du documentaire nécessite au préalable une certaine maturité intellectuelle.

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