Le procès historique qui fait suite aux attentats du 13 novembre a été ouvert ce mercredi 8 septembre. En raison de l’extrême gravité des faits et du traumatisme qu’ils ont causé à la nation, l’ampleur donnée à ce procès est spectaculaire : construction d’une salle dédiée, retransmission vidéo des audiences, poursuite des confrontations durant 9 mois… Au simple procédé judiciaire s’ajoute ici une dimension théâtrale, destinée à agir comme une sorte de catharsis pour la nation endeuillée.

L’avocat Régis de Castelnau réagit à ce sujet au micro de Boulevard Voltaire.

 

Se tient, depuis hier, le procès des attentats du 13 novembre au Bataclan, dans les différents bars et au Stade de France. Ce procès est sous haute tension et exceptionnel de par sa taille et des personnes impliquées. Ce procès est en train de se transformer en une sorte de tribune ouverte de Salah Abdeslam qui multiplie les provocations. Ce procès représente-t-il nos faiblesses étalées en pleine lumière ?

 

Ce procès, c’est d’abord une contradiction. C’est un travail de justice. La Justice a une fonction qui est de juger les gens qui ont commis des infractions abominables qui sont des infractions terroristes.

La Justice doit donc établir la réalité des faits et prendre des sanctions à l’encontre des coupables.

C’est l’honneur d’une démocratie. C’est ce qui fait aussi la supériorité de notre système sur les systèmes dont ils sont issus. On sait très bien qu’ils sont issus d’une autre culture, d’une autre civilisation et parfois d’autres pays. On est confronté à un traumatisme de la société française au travers d’un choc lié à la violence de l’attaque. Aujourd’hui, j’invite à revoir les différentes vidéos et documentaires. C’est impressionnant et on se replonge dans ce qu’avait été un méta-événement. Si l’attentat du Stade de France avait réussi, cela aurait été multiplié par deux.

 

 

Cela fait vingt ans que l’Occident est officiellement en guerre contre le terrorisme international.

En vingt ans, l’Occident a-t-il appris à se défendre efficacement contre ce nouvel ennemi protéiforme ?

 

Non. Chez les talibans, c’est l’intégrisme, mais on sait très bien qu’Al-Qaïda existe encore. La preuve : ils font des attentats et ont tué 12 militaires américains devant l’aéroport de Kaboul. C’est une guerre asymétrique. Face à cette guerre asymétrique, on a décidé, et pas seulement la France, de faire ce travail de justice. Mais dans le même temps, on veut traiter le traumatisme et faire une cérémonie expiatoire, une catharsis, ce que je trouve légitime. Il faut que la nation exprime ce qu’elle a vécu. Lorsque je dis la nation, ce n’est pas seulement l’État, c’est la population qui habite ce pays. Il faut aussi que les victimes aient le moyen de s’exprimer et soient reconnues dans ce qu’a été leur souffrance. C’est un événement qui relève d’un « théâtre ». On a construit une salle particulière, on va filmer, on va mettre tout cela en scène et on fait durer le procès neuf mois. Les objectifs ne sont pas les objectifs habituels de la Justice. J’ai toujours dit que lorsqu’on assignait à la Justice les objectifs qui ne sont pas les siens, ça ne peut se faire qu’au détriment de ses propres règles et cela dévoie le processus judiciaire. Je le dis avec beaucoup de précautions parce que je comprends très bien que l’on souhaite faire cet événement. Il y a eu 7 millions d’euros de travaux et des mesures de sécurité justifiées. Il y a une unité de temps, une unité de lieu, il y a des règles, des débats contradictoires et cela débouche sur une décision de la violence légitime de l’État.

 

 

D’un point de vue strictement pratique, cela contre-associe avec l’état de clochardisation de la Justice souvent décriée. Là, on a mis les moyens…

 

Oui, mais le praticien que je suis est un peu gêné. Une fois que j’ai dit cela, je suis contraint de constater la réalité. On a fait la même chose pour le procès Barbie. Ce procès était une cérémonie expiatoire permettant de regarder en face ce qu’avait été l’Occupation. Et le procès Papon qui était celui d’une administration jouant le rôle de l’occupant. On a eu les grands procès de la mafia en Italie où il a fallu que les Italiens regardent en face ce qu’avait été ce phénomène mafieux, et pas seulement en Sicile.

Assumons le fait que c’est un peu du théâtre et que même si cela va être utile pour la nation et pour les victimes, c’est quand même inhabituel et un peu contradictoire avec le processus de justice.

Vous allez me dire à la guerre comme à la guerre. On nous a déclaré une guerre, donc, on répond par des actes qui ne sont pas ceux de la Justice ordinaire et habituelle.

Je vais citer deux dangers, à commencer par le moins important à mes yeux. Neuf mois d’audience nous amènent à l’élection présidentielle. Cela sent la manipulation à 100 kilomètres. Surtout de la part d’un monsieur jamais gêné.

 

 

Selon vous, ce procès aurait été conduit de telle manière à ce qu’il favorise la majorité en place à des fins électorales ?

 

Ce procès a été organisé comme tel au profit d’Emmanuel Macron. 60 % des Français ne veulent pas qu’Emmanuel Macron se représente. Il a droitisé son discours et fait perdurer tout l’encadrement politico-juridique de la pandémie qui le sert. La cérémonie aux Invalides pour Jean-Paul Belmondo est ridicule. Dieu sait que j’aimais Belmondo, mais il n’avait rien à faire dans la cour des Invalides. Ce n’est pas sérieux.

 

 

Tout acte, même régalien, posé par Emmanuel Macron doit-il être regardé dans l’optique de l’élection présidentielle ?

 

Non, mais c’est quand même un spécialiste. Il salue la rentrée scolaire, il parle de Samuel Paty et il nous montre la photo de deux crétins qui sont ses deux grands amis, McFly et Carlito.

Le deuxième danger, c’est que l’on offre une tribune aux terroristes, et en particulier Abdelslam qui en profite. C’était prévisible. Jusqu’à sa condamnation, il est présumé innocent, même si on a tous notre conviction le concernant. Il doit pouvoir dire ce qu’il veut.

 

 

Il est assez exceptionnel que l’on doive faire le procès de quelqu’un dont la culpabilité est reconnue et revendiquée. On va donc passer neuf mois à débattre de la culpabilité certaine…

 

Je ne vois pas trop où sont les circonstances atténuantes et, pour ma part, je n’ai pas de doute sur ce qui l’attend au final. Il dit qu’on le traite comme un chien, j’ai envie de lui répondre qu’il va falloir qu’il s’habitue, parce que c’est pour le reste de sa vie et en pire. Jusqu’à présent, on l’a préservé pour éviter qu’il mette fin à ses jours pour que ce procès et ce jugement aient lieu. Une fois qu’il sera condamné, il se retrouvera en centrale et il verra que ce n’est pas amusant. Au bout de trente ou quarante ans, on trouve le temps long. On lui donne une tribune parce que c’est la règle. Il faut qu’il puisse s’exprimer comme il l’entend et c’est insupportable.

 

 

Pourquoi ne pas mettre en place un tribunal d’exception et en finir une bonne fois pour toutes pour que la France oublie ce visage et qu’on n’entende plus jamais parler de lui ?

 

C’est peut-être aussi une espèce de pusillanimité qui consiste à dire que nous sommes supérieurs à ces gens-là parce qu’on va respecter l’État de droit, on va les juger selon des normes civilisées, alors qu’eux sont des brutes. On parle des terroristes et aussi des pays où l’islam est religion d’État et où le Coran est un Code civil.

Il n’y aura plus ou très peu de guerres classiques. Ces temps-ci, on dit « Imaginez-vous que la Chine envahisse Taïwan ». Les Chinois considèrent que Taïwan est à eux et, sur le plan historique, ils ont raison. Admettons qu’il y ait une guerre classique, il est bien évident que dans le contexte d’aujourd’hui, avec l’armement nucléaire, cela change tout. Voir se dérouler de bout en bout une guerre classique entre des pays et des puissances ayant pignon sur rue, je n’y crois pas trop. On est confronté au terrorisme, qui est une guerre asymétrique.

Face à ce problème, face au terrorisme, ne faudrait-il pas imaginer des solutions qui seraient d’inventer un droit de la guerre asymétrique ?

Jusqu’à présent, nous avons eu des guerres asymétriques en Algérie, à une certaine époque. On en a eu, aussi, en Amérique latine. C’était de la barbarie. Ce sont des crimes de guerre qui ont été commis au Bataclan. Je ne parle même pas du 11 septembre. Lorsque vous regardez les documentaires, ce sont tous des innocents qui ont été touchés. Les pompiers prennent le risque de mourir comme des soldats.

Rappelez-vous Tchernobyl, les hommes n’ont pas moufté mais ils y sont allés. Une série a été réalisée par les Britanniques, très réaliste. Les types y sont allés car ils ont le sens du devoir.

Traiter le terrorisme comme une guerre et en définir les règles, c’est du boulot. Je serais assez partisan. En six mois, beaucoup de choses se sont dites.

Sur Netflix, une série avait été réalisée sur le Bataclan. Cela nous replonge dedans et nous secoue. Je ne déduis pas la supériorité de la civilisation du fait qu’elle applique les règles et qu’elle fait un procès de neuf mois par rapport à l’autre. Je dis simplement que l’on traite un événement hors normes qui n’est pas ce que traite la Justice d’habitude. Il y a un petit décalage.

Les Américains ont des prisons cachées comme Guantánamo. Ils gèrent cette contradiction entre les normes applicables chez eux, les droits de la défense et avec les principes que nous souhaitons tous appliquer. Ils mettent cela dans un endroit hors-sol, qui n’est pas un territoire américain, une zone imposée aux Cubains qui ne sont pas spécialement leurs amis. Et là, ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Sans aller jusque-là, on pourrait peut-être imaginer des formes de traitement d’une justice militaire.

 

10 septembre 2021

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