Tirer sa dernière révérence à 98 ans participe d’une certaine forme d’élégance française, surtout pour le prince de la mode que fut Pierre Cardin. Et pourtant, Français, le défunt ne l’était pas vraiment, puisque né Pietro Costante Cardini, en 1922 et en Italie. Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard que sa émigre en France. Ses premières armes, il les fait chez Manby, couturier à Vichy, ville qu’il rejoint en bicyclette durant l’exode qu’on sait.

À la Libération, il poursuit son irrésistible ascension, louant ses talents au gotha de la haute couture d’alors : Jeanne Paquin, Elsa Schiaparelli et Christian Dior, dont il devient premier tailleur. Il en profite pour côtoyer les têtes connues de l’époque, Jean Cocteau au premier chef, pour lequel il crée les costumes de son film La Belle et la Bête, en 1946. Moins de dix ans plus tard, il invente ce que l’on nommera plus tard le « prêt-à-porter », histoire de « créer des vêtement qui habillent aussi bien la duchesse de Windsor que les concierges » ; ce qui suscite un assez joli tollé dans ce monde très élitiste. Pierre Cardin est donc à la fois visionnaire et, d’une certaine manière, populiste avant l’heure.

Mieux : il a du flair. Car c’est lui qui, à la mi-temps des sixties londoniennes, rhabille un petit groupe de rock and roll promis à un assez bel avenir : The Beatles. Là, sous l’impulsion de Brian Epstein, leur très malin manager, il leur fait troquer Perfecto de cuir et jeans crasseux contre ses fameux uniformes aux vestes sans col. Et c’est encore lui qui habille Patrick Macnee, John Steed dans l’emblématique feuilleton Chapeau melon et bottes de cuir : boots en daim, costumes cintrés à la taille et, parfois, chemises aux motifs fleuris. Bref, tout sourit à cet audacieux gandin : « Je suis moi-même mon plus beau succès. Je suis un enfant des faubourgs, je suis devenu Pierre Cardin. »

La preuve en est qu’il est le premier à faire de son nom une marque et à décliner les deux sur l’entière planète ; ce que feront tous ses successeurs, à ce détail près que ces derniers se feront racheter, les uns après les autres, par les multinationales du luxe. Ce qui lui faisait dire, non sans raison : « Je suis le seul nom libre de la mode. Depuis les années cinquante, je suis resté Pierre Cardin de A à Z. Tous les autres sont morts ou alors passés dans d’autres mains. »

À croire que régnait une certaine ambiance chez le défunt, pas tout à fait gauchiste, dira-t-on. À croire, encore, que cela soit l’un des « non-dits » de ce petit monde, ce que nous confirme un ancien de l’auguste maison, même si tenu, par contrat, à demeurer discret sur le sujet : « Entre Alexander McQueen, proche des milieux nationalistes anglais, et Karl Lagerfeld dont l’amant emblématique était un royaliste militant, maurrassien convaincu et très proche de l’Action française, il y aurait à dire… » Ce que l’auteur de ces lignes confirme, s’étant jadis entretenu avec Jacques Collard, ancien collaborateur du disparu – il dirigea longtemps l’Espace Cardin, sis aux Champs-Élysées –, pour Le Crapouillot, revue campant plutôt à la de la droite, mais dans laquelle il n’hésitait pas à évoquer l’homosexualité ambiante et si particulière de ce milieu, même si Pierre Cardin fut « aussi », et des années durant, l’amant de la belle Jeanne Moreau : « Jean Cocteau fut, consciemment ou pas, l’initiateur de cette tradition homosexuelle, parisienne et réactionnaire. »

Alors, notre haute couture, fleuron français, serait-elle un vivier conservateur ? Sans forcément aller aussi loin, laissons la parole à qui, interrogé par nos soins, confirme à demi-mots : « Toutes les fois où j’ai rencontré Pierre Cardin, il a toujours fait preuve d’une exceptionnelle courtoisie à mon égard. »

Adieu, Monsieur Cardin.

30 décembre 2020

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