Olivier Babeau, professeur d’ et confondateur de l’Institut Sapiens, analyse l’évolution et la puissance des GAFAM, notamment après l’éviction de de , et des différentes formes de censure. L’Institut Sapiens est un think tank, une organisation à but non lucratif dont le but est de réfléchir à la façon dont la technologie est en train de changer le monde. Elle essaie de faire des études et de faire travailler ensemble des experts et de diffuser ses idées.

L’Homo sapiens est en phase de se transformer en Homo numericus. Cet Homo numericus voit ses interactions sociales se déplacer de plus en plus sur les avec la puissance de plus en plus croissante des GAFAM. On a vu une espèce de mainmise des réseaux sociaux, avec une espèce de politiquement correct, se mettre en place. À terme, cela est-il problématique ?

Les GAFAM ont constitué un progrès extraordinaire en termes de communication. Ils relient les gens objectivement. Ils ont créé d’immenses agoras où les gens peuvent aller échanger. Ces agoras ne sont pas neutres. La façon dont les gens sont mis en relation, le type de discours qui peut être tenu n’est pas complètement neutre. Il y a une forme de sélection et d’édition. Ils sont un peu à cheval entre de simples hébergeurs et des éditeurs. Cette identité très hybride fait qu’il y a un apprentissage à faire, de notre part, sur la façon dont on peut réguler les échanges afin d’éviter les deux écueils que seraient, d’un côté, l’absence totale de sélection des propos qui débouchent sur une forme d’excès et, d’un autre côté, une aseptisation complète des propos qui ferait que cela redeviendrait un média tout à fait classique et, a priori, contrôlé.

Avec l’élection de et l’éviction de Donald par Twitter, YouTube et la plupart des plates-formes, des dizaines de milliers d’internautes ont quitté les plates-formes GAFAM pour se diriger vers d’autres plates-formes créées pour servir, justement, de refuge à ces gens. Cela peut-il entraîner une création de communautés qui ne parlent qu’entre elles avec leur propre schéma de pensée ?

C’est tout à fait le problème des censures ou des sélections des langages. Avec l’illusion qu’elles ont de supprimer les points de vue qui ne sont pas les leurs, elle ne font que déplacer ces expressions et accentuent cet effet terrible des plates-formes de création de communautés relativement imperméables les unes aux autres. Par conséquent, cela engendre un débat public plus dégradé que jamais. Les gens qui ne sont pas d’accord n’arrivent plus à se parler. Le problème, aujourd’hui, des réseaux sociaux, c’est que les gens qui échangent sont des gens d’accord les uns avec les autres. C’est la négation du débat public et c’est, justement, ce qui nous manque pour arriver à des formes de consensus politique qui sont la base même de la démocratie. Ces formes de censures ne règlent absolument pas le problème mais ne font que le déplacer et peut-être même l’accentuer.

L’exacerbation du débat public est-elle due aux réseaux sociaux ou est-ce un phénomène qui préexistait ? Les réseaux sociaux ont-ils créé ces fractures, cette archipellisation ?

Les fractures des opinions et les effets de bulles cognitives existaient déjà. Avant, les gens lisaient les journaux qui étaient en accord. C’était plus ou moins facile et les gens étaient plutôt dans leur sphère. La plate-forme a fourni des outils d’une puissance absolument extraordinaire. Elle a très profondément accentué ce mouvement de bulle cognitive et de capacité à ne parler que dans un entre-soi de plus en plus radical avec une aide à peine visible, mais extrêmement présente, celle des algorithmes de recommandation. Ces derniers vont vous recommander la vidéo sur YouTube, les gens, les groupes avec qui parler. Il va vous montrer les nouvelles qui sont censées être intéressantes pour vous et vont avoir un effet d’accentuation. Cette diversité, ce pluralisme des sources est plus difficile aujourd’hui qu’autrefois. Il faut aller le chercher volontairement si vous êtes un internaute. Naturellement, les plates-formes vont plutôt vous enfermer dans vos bulles cognitives.

Depuis quelques années, nous n’avons plus le choix que d’être populiste, progressiste, complotiste ou encore politiquement correct…

Le grand problème de notre époque, c’est son manichéisme. Il ne peut y avoir que du blanc et du noir, du vrai et du faux. C’est une sorte d’oubli de la nuance et d’oubli de la capacité des choses contradictoires à coexister. Peut-être d’oubli du fait que personne n’a le monopole de la vérité. C’est une espèce d’approche neutre vis-à-vis des idées qui fait que nous allons pouvoir osciller et ne pas être définitivement catalogués dans un camp. Aujourd’hui, on a l’impression qu’il faut choisir un camp. Il y a, d’ailleurs, le camp du bien et du mal. C’est, évidemment, un des aspects de ce débat extrêmement polarisé public qui n’existe pas et qui est plutôt une forme de confrontation de ce qui est devenu des formes de religion. On assiste plutôt à une forme de guerre de religion des pensées plutôt qu’à un débat.

28 janvier 2021

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