L’autosuffisance alimentaire de l’Europe occidentale était-elle une chimère ? Oui et non. Non, parce qu’en temps normal, tout cela tournait avec les centaines de milliers de saisonniers des pays de l’Est, Roumains ou Bulgares, principalement ; ou du Maghreb, Marocains et Tunisiens le plus souvent. Oui, parce qu’aujourd’hui, fermeture des frontières oblige, la machine paraît grippée.

En Allemagne, deux cent mille ouvriers agricoles roumains ont été priés de rentrer chez eux. En Espagne, les Tunisiens et Marocains à l’instant évoqués étaient bloqués aux frontières. En Belgique, où venaient travailler Roumains, Bulgares et Polonais, c’est désormais la même pénurie de main-d’œuvre à bon marché. En Pologne, c’est la double peine. Les Polonais ne peuvent plus aller travailler à l’étranger, tandis que leurs homologues ukrainiens ou asiatiques – qui travaillent pour encore moins cher – sont interdits de récolte en cette même Pologne.

Bref, le serpent se mord la queue. Pour le Polonais Janusz Wojciechowski, commissaire européen à l’Agriculture, le remède est simple : il suffit de rouvrir les frontières. Au mépris d’un regain de propagation du virus ? Pour ce technocrate, ces immigrés étant « indispensables à la sécurité alimentaire de l’Union européenne », il semblerait donc que l’urgence sanitaire n’en soit plus vraiment une.

Et , présidente de la Commission européenne, de renchérir : « Nous sommes aux côtés de nos agriculteurs en ces temps difficiles et nous prendrons d’autres mesures pour les soutenir en fonction de l’évolution de la situation. » Résultat ? Trois cent mille saisonniers ont donc été autorisés à revenir en Allemagne.

On notera que l’idée voulant que chaque pays puisse demander à son propre peuple de se retrousser les manches pour aller aux champs ne semble pas avoir effleuré l’esprit des apôtres de la bonne gouvernance. En d’autres termes, tandis que la cueillette des fruits et légumes s’impose chaque jour davantage avant que tout cela ne tourne blet, l’Europe est aux fraises.

Certes, outre-Rhin, Joachim Rukwied, président de la Confédération agricole allemande, cité par Le Monde du mardi 7 avril, a beau jeu d’affirmer : « Tous ceux qui veulent se retrousser les manches [de robustes Teutons, donc, NDLR] sont les bienvenus. » Et de prévenir aussitôt : « Mais nous avons besoin de nos saisonniers expérimentés d’Europe de l’Est, ceux qui viennent travailler chez nous depuis des années. On ne peut les remplacer du jour au lendemain. » Surtout, remarque l’auguste quotidien vespéral, quand « à salaire égal, ils coûtent moins cher en cotisations sociales qu’un salarié domicilié en Allemagne ».

Ce monde qui raisonne à courte échéance, avec le dumping social pour seul horizon, l’économie pour unique raison d’être, obnubilé par le profit immédiat, se trouve ainsi abandonné à ses propres contradictions. Il est assez intéressant d’observer que ce même monde, se targuant d’humanité augmentée et d’intelligence artificielle, peine à comprendre toute l’incongruité du modèle économique mondialisé ; ce qu’un enfant de moins de dix ans aurait pigé en quelques minutes.

Finalement, c’est en France que l’on s’en sort le moins mal, avec la création de la plate-forme desbraspourtonassiette, créée par la start-up Wizi Farm [on aurait pu nous épargner le franglish, mais passons… NDLR] qui a déjà accueilli quelque 240.000 postulants, à en croire Les Échos du 7 avril. Parmi ceux qui viennent voler au secours de nos paysans, « beaucoup d’indépendants, de salariés de la restauration, des étudiants et même des retraités ».

Et pour une fois, l’administration joue le jeu. Toujours selon la même source, le ministère du Travail précise : « Un dispositif exceptionnel permet aux salariés qui subissent une mesure d’activité partielle de conclure un contrat de travail avec une entreprise agricole. Ils pourront cumuler leur indemnité avec leur salaire. »

Certains flanchent devant ce rude travail ; d’autres pas, qui sont loin d’être minoritaires. Bravo ! On est Français ou on ne l’est pas. Cocorico !

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