Culture - Editoriaux - Religion - 6 avril 2018

Avec le “no platform”, ce sont Galilée et Pasteur que l’on assassine

“La tolérance, il y a des maisons pour ça !” se serait écrié Paul Claudel, fraîchement converti, répondant aux attaques contre la religion, accusée d’être intolérante. 
L’université, jusqu’ici, était présumée être la maison mère de la tolérance, car ouverte par principe à toutes les recherches. Mais un vent de censure souffle de l’Ouest, après avoir été longtemps l’apanage de l’Est. Dans une récente chronique sur France Culture, Brice Couturier nous apprend que les campus de la Grande-Bretagne pratiquent le “no platform”, pratique consistant à faire désinviter par l’université une personnalité dont un groupe organisé d’étudiants juge la présence et les idées offensantes.

La répression de la parole n’est pas nouvelle. Le blasphème en était une. Mais il n’était censé concerner que les offenses à Dieu. Les crimes de lèse-majesté pouvaient aussi rendre punissables de simples paroles, mais ils ne concernaient que les dirigeants. Aujourd’hui, toute parole envers n’importe qui peut être incriminée à tout moment et sans préavis, puisque « nul n’est censé ignorer la loi » et que la loi incrimine un nombre grandissant de paroles…

D’autres enceintes que l’université sont protégées de toute inquisition. L’Assemblée nationale, par exemple. Sans liberté de parole des députés, la démocratie aurait-elle encore un sens ?
Pourtant, dès 2004, un député fut condamné à une lourde amende pour avoir exprimé une opinion qui était présumée enfreindre la loi contre l’homophobie récemment adoptée. Ce n’était finalement pas le cas, ainsi en a jugé la Cour de cassation, mais le signal ainsi donné était inquiétant.

L’université française, en droit, reste protégée. L’indépendance de ses professeurs est un principe fondamental reconnu par les lois de la République, à caractère constitutionnel, et leur assure la liberté de parole. Mais pour combien de temps, si le “no platform” faisait tache d’huile ? Les présidents d’université résisteraient-ils à des pressions des étudiants, sachant que s’ils le faisaient en empêchant le blocage, ils risqueraient, comme tout récemment à Montpellier, de se voir désavoués, voire incriminés ?

S’il est nécessaire d’empêcher les paroles d’autorité qui incitent à la violence – mais ce n’est pas à l’université qu’elles sont les plus flagrantes ! -, il est dangereux d’y censurer une parole libre. La centralité de la Terre dans le cosmos ou la génération spontanée en matière de microbes, défendues comme des doxas intangibles, occasionnèrent des procès ou des brimades à l’encontre de savants novateurs comme Pasteur ou Galilée .

La répression de la parole – qui n’est autre que l’expression de la pensée – ne peut avoir comme motif que la protection de secrets-défense ou une grave menace à l’ordre public, et non la revendication d’obscurs comités de vigilance défendant une « doxa » qui, pour être communément admise, n’en constitue pas pour autant une vérité intangible.

Les savants sont souvent en avance sur les idées communes des foules, parfois de plusieurs décennies. Il est impératif, sous peine d’immobilisme, voire de retour en arrière, de les laisser s’exprimer. 
Si, par malheur, l’université était à son tour victime du mal du siècle (l’uniformisation de la pensée), il faudrait alors vraiment songer à ouvrir de nouvelles « maisons de tolérance ».

Contrairement aux anciennes, elles ne seraient pas des lieux de prostitution – de la pensée, en l’espèce – mais leur exact opposé : des lieux ou toute pensée ne portant pas atteinte à l’ordre public pourrait s’exprimer sans conduire son auteur dans aucune chambre, fût-ce la 17e.

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