Editoriaux - International - 20 août 2019

#MyLastShot : l’arbre qui cache la forêt ?

Exhiber la violence crue, nue, gratuite, stupide, indécente, abjecte pour la faire reculer ? C’est le pari lancé, en février dernier, par des élèves du trop tristement célèbre lycée de Columbine, dans le Colorado. Celui où deux élèves avaient tué treize personnes en 1999 : un professeur et douze élèves. Leur proposition est simple : coller un adhésif sur sa carte d’étudiant, son permis de conduire ou sur la coque de son téléphone, un objet dont un jeune ne se sépare pas nécessairement, et signer. Sur cet autocollant, à côté d’une mire stylisée, il est marqué :

In the event that I die from gun violence please publicize the photo of my death. (1) #MyLastShot Signed ______

Bien sûr, dans ce mot-clef, il y a ce jeu de mots macabre, en anglais : « shot » désigne aussi bien un coup de feu qu’un cliché. Mais dans un pays qui sacralise le contrat, il s’agit bien d’une autorisation formelle donnée (et même une injonction) par une personne de publier un cliché qui serait attentatoire à sa vie privée et contraire au respect de sa dignité, même mort. Seule faille : un mineur peut-il ainsi s’engager ?

Dans un monde où les images nous affectent, et parfois nous manipulent, l’autocensure implicite des médias qui refusent de montrer les résultats de ces violences réelles ne manque pas d’interroger : ils ne témoignent pas d’une pudeur similaire lors des diffusions de fictions parfois très sanguinolentes. Où est la cohérence ? Le ketchup passe-t-il mieux à l’écran que le sang ? Oui, le voyeurisme existe, il n’est pas question de le justifier, d’en faire la promotion, de ne pas y voir un détestable travers de l’humanité. Mais il y a aussi la vérité, trop abstraite chez beaucoup de gens. Elle peut aussi emprunter des images pour s’exprimer et devenir concrète, à condition que ces images soient diffusées.

Des « mass shooting », il y en a trop, aux États-Unis. La législation beaucoup plus permissive pour l’acquisition, la détention et le port, dans l’espace public, d’armes létales à grande échelle facilite indubitablement cette fréquence et la gravité de ces tueries. La NRA, le très puissant lobby des armes à feu, détourne habilement les accusations avec ses « aphorismes » en forme de mantra (« Ce n’est pas l’arme qui est dangereuse, mais celui qui la tient » ou « La seule chose qui stoppe un mauvais gars avec un flingue, c’est un bon gars avec un flingue »). Sans oublier, non plus, ses généreux financements alloués aux campagnes d’hommes politiques pour faire perdurer un statu quo qui avait, peut-être, sa justification au temps de ce far-west (mythique ?) que nous aimons sur nos écrans.

L’initiative de ces jeunes de Columbine est sans doute généreuse et rien n’interdit de discuter de son bien-fondé, ni de sa possible efficacité. Réduire la quantité d’armes en circulation aux États-Unis, c’est sans doute un travail titanesque qui prendrait beaucoup de temps si seulement il était entrepris. Aujourd’hui, il ne l’est pas. Mais cet arbre ne cache-t-il pas la forêt ? Il y a d’autres cibles que la NRA. La violence sociale et le communautarisme présents outre-Atlantique fondent une partie de cette violence. L’exposition sans recul et trop jeune à des médias et des jeux vidéo qui la normalisent y concourt aussi. C’est le même motif pour les réseaux dits sociaux qui enlèvent les filtres nécessaires aux relations. Sans doute aussi, sur le banc des accusés, trouve-t-on le délitement des familles, que ce soit à cause des divorces, de l’absentéisme des parents du fait de la pression d’un monde du travail déshumanisant ou de leurs égoïsmes, ou encore de la multiplicité des écrans qui s’intercalent entre des personnes et vident leur relation de sa substance. Est-ce qu’il y a un autocollant pour tout ça ?

(1) Si je meurs dans une fusillade, SVP publiez la photo de mon cadavre.

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