Culture - Editoriaux - 6 février 2020

Mort de George Steiner, un géant de la critique, profondément conservateur – et novateur

Qui se souvient encore d’« Océaniques », cette émission culturelle de la fin des années 80 qui fit découvrir à un public de happy few, lassé des pitreries d’« Apostrophes », des continents insoupçonnés de la littérature et des géants de la pensée – encore vivants ?
« Océaniques », c’était du sérieux, du grave, de l’inouï. Parmi ces géants : le grand philosophe Emmanuel Levinas, qu’Alain Finkielkraut avait à peine fait sortir des petits cercles d’initiés ; et puis , qui vient de mourir, à Cambridge, à l’âge de 90 ans.

Mais l’émission qui fit entrer Steiner dans la vie culturelle française au-delà des spécialistes résonna comme un coup de tonnerre, pour votre serviteur, encore jeune lycéen, et bien d’autres, car Steiner ne nous y était pas présenté seul, mais en la compagnie d’Antigone, des Antigones – sujet de sa magistrale étude – et de Pierre Boutang. Oui, Boutang, le royaliste, le maurrassien, l’ami venu débattre, mais surtout relire, avec sa loupe, les mots de Sophocle, en grec, à la télévision, avec George Steiner. Et méditer sur le sacrifice d’Antigone et celui d’Abraham. Oui, en 1987, sur FR3

Aujourd’hui, la collection Quarto a repris, sous la direction de Pierre-Emmanuel Dauzat (son traducteur), ses livres les plus importants : Après Babel, Dans le château de Barbe-bleue, La Mort de la tragédie, etc.

Steiner était né à Paris en 1929 dans une famille juive viennoise cherchant à échapper aux feux avant-coureurs du nazisme. En 1940, ils prendront la direction des États-Unis, où il sera élève au Lycée français de New York. Emmenant la Mitteleuropa et la littérature française dans ses bagages, comme les pénates d’un Énée fuyant l’incendie de Troie, nul doute que Steiner devait méditer, déjà, la puissance des grands mythes antiques. Le tragique de l’Histoire décida de son destin intellectuel. Naviguant sans cesse entre l’anglais, l’allemand et le français, George Steiner devint ainsi un spécialiste de la traduction et un des grands maîtres de la littérature comparée, cette discipline qui fait dialoguer les époques et les ères culturelles. Dans les universités américaines, anglaises et à Genève, de 1974 à 1994.

Mais, contrairement à certains rapprochements farfelus, à certaines thématiques un peu creuses ou idéologiques dans les études de littérature comparée aujourd’hui, George Steiner – destin oblige – abordait les œuvres et les thèmes par l’essentiel, c’est-à-dire par le commencement : pas question, pour lui, de faire de bonne littérature comparée sans repartir – toujours – des fondements grecs, latins et judéo-chrétiens de la civilisation occidentale. L’essentiel, la porte d’entrée royale dans les œuvres, c’était le tragique. Et donc les Grecs, encore. Homère et Sophocle, bien sûr. Mais aussi Platon. Et puis la Bible. Shakespeare. Tolstoï. Dostoïevski. Kafka. Avec Steiner, on était immédiatement de plain-pied avec les plus grands et on avait un guide de très haute montagne.

Le tragique du XXe siècle lui faisait lire et relire les œuvres avec cette incessante rumination de la question d’Adorno : comment écrire de la poésie après la Shoah ? Mais la rumination était féconde, car toujours en mouvement, en questionnement. Immensément cultivé, profondément conservateur (l’un ne pouvant aller sans l’autre, faut-il le rappeler), effrayé par la restriction des espaces de silence, il demeurait hanté par la question de la transcendance.

Cet immense érudit eut aussi un parcours universitaire atypique où ses intuitions, ses rapprochements ne l’ont jamais enfermé dans une chapelle idéologique – structuralisme, psychanalyse – et pas enfermé non plus dans sa fonction d’universitaire : il fut aussi journaliste dans la presse américaine, dans les années 50, ne dédaignant pas de toucher à autre chose qu’à la critique littéraire. Une fois de plus, son refus des cloisonnements le rendait profondément atypique et novateur. L’université devrait s’en souvenir plus souvent.

Après Jean Starobinski et Jean-Pierre Richard, tous deux disparus il y a moins d’un an, c’est l’un de nos plus grands critiques qui s’en est allé avec George Steiner. Il nous apparaît comme une figure exotique, un rescapé du monde d’avant, qu’il n’a cessé de vouloir transmettre sans jamais esquiver les servitudes et les horreurs de l’heure. Un rescapé du monde d’avant, oui, et un extraordinaire éclaireur pour le nôtre et celui qui vient. Un passeur essentiel.

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