Les trois patrons de Facebook, Twitter et Google (et donc YouTube) étaient convoqués à une audition en distanciel par le Sénat américain. L’enjeu est de taille : faut-il remettre en cause le statut d’hébergeur dont ils bénéficient et qui leur confère une immunité quant aux contenus qu’ils publient, hébergent et distribuent ? S’ils perdent ce statut, ils deviendraient de facto des éditeurs, coresponsables des mensonges, diffamations et appels aux meurtre qu’ils hébergent.

Les sénateurs républicains sont remontés. Quand Facebook et Twitter décident, de leur propre chef, de « réduire la diffusion » des contenus pointant vers un article du New York Post traitant, preuves à l’appui selon eux, des affaires louches de Hunter Biden, fils du candidat démocrate, ils invoquent une politique visant à réduire la désinformation et prétendent attendre une vérification des faits. C’est faire bien peu de cas de cette obligation de respect de la vérité qui incombe au premier chef au New York Post dans ce cas. Mark Zuckerberg évoque un avertissement du FBI qui aurait alerté Facebook contre une possible manipulation d’origine étrangère via des « fake news ». Et si le CEO de Twitter Jack Dorsey prétend que Twitter ne peut pas influencer les élections, n’est-il pas pris la main dans le sac d’un qui tenterait de le faire en censurant la diffusion d’une information ?

Sundar Pichai, le patron de Google, affirme que sa société travaille sans préjugé politique, et qu’en avoir serait contraire à ses intérêts. Jack Dorsey invoque l’intérêt de préserver la prédominance des médias sociaux américains en ne restreignant pas l’immunité conférée par la section 230, cette disposition qui les assimile à des prestataires techniques. Il concède, néanmoins, que plus de transparence sur les processus de modération des contenus et les algorithmes de présentation qui en gèrent la séquence serait souhaitable.

Cette neutralité revendiquée ne résiste pas à l’analyse. C’est une posture : ne pas censurer l’ayatollah Khamenei qui appelle à détruire Israël mais censurer un président des États-Unis en exercice, certes outrancier, mais qui n’est jamais allé aussi loin, indique clairement que le champion existe, mais ce n’est pas ce président.

Si ces dispositions de la section 230 qui favorisent tant ces médias sociaux disparaissent, ils seraient confrontés à une double menace. La coresponsabilité sur des contenus illégaux et dommageables les rendrait solidaires en cas d’indemnisations. Des dispositifs de modération des contenus devraient intervenir préalablement à la publication pour minimiser ce risque, ce qui serait coûteux, aléatoire, compliqué à mettre en œuvre et tuerait peut-être la spontanéité de ces publications. Ce serait un obligatoire changement de « business model », de façon de gagner de l’argent. Y survivraient-ils ? Ils ne seraient pas indemnes et ils le savent. Par contre, leurs aspects monopolistiques ou oligopolistiques ne semblent pas avoir été mis en évidence lors de cette audition, et c’est peut-être dommage.

Bien sûr, il s’est trouvé un sénateur démocrate (Brian Schatz) pour qualifier de « simulacre » cette audition musclée où ces grands patrons étaient dans leurs petits souliers. Elle se tient, certes, à une période charnière, alors que les allégations de fraudes électorales devraient faire la une des journaux. Elle ne sera peut-être qu’un baroud d’honneur si est investi président des États-Unis : « Qui t’a fait roi ? » répondait le comte Audebert de Périgord à Hugues Capet…

En France, on a, bien sûr, tout faux. Le régalien veut se débarrasser de son devoir de contrôle et de sanction en le confiant aux médias sociaux qui seraient leurs propres juges. Inepte ! À nous de nous poser la question, en écho à Hugues Capet : avons-nous eu raison de faire des rois de ces médias, sociaux ou non, alors qu’ils nous gouvernent si mal par personnes interposées ? Mais continuez à lire Boulevard Voltaire

20 novembre 2020

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