Culture - Discours - Editoriaux - Livres - Politique - 29 avril 2018

Livre/ Paroles d’immortels, François Léotard et Patrick Wajsman

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La saison des pavés arrive. Je ne parle pas, bien sûr, des commémorations du triste monôme de bourgeois qui transforma, voici cinquante ans, notre agora en sanisette. Cet événement-là sera beau comme un rassemblement d’anciens combattants : il y aura des souvenirs reconstitués, des amitiés factices, des jeunes qui feront semblant d’être émus, des élus qui feront semblant d’exister. Il manquera seulement les morts, les médailles, les uniformes, l’héroïsme, la tragédie, le souvenir d’une menace d’anéantissement. Trois fois rien.

Non, les pavés qui nous intéressent sont ceux de l’été : les gros livres qu’on emporte au soleil. Les romans historiques pour s’évader, les polars noirs et cruels pour apprécier pleinement la douceur de vivre, les grandes œuvres que l’on espère finir sur une serviette de plage, les « prérequis » de culture prédigérée pour les plus jeunes… chacun le sien. Aux lecteurs de Boulevard Voltaire, je recommande donc chaudement, pour la circonstance, le gros livre dans lequel François Léotard et Patrick Wajsman viennent de rassembler quarante discours d’académiciens.

L’ombre portée de la langue française, telle que Richelieu la rêva, plane sur ces pages. Le cardinal avait créé l’Académie française, formalisant un groupe d’érudits qui existait déjà auparavant, pour purger notre langue, lui rendre sa beauté. C’était bien là l’esprit du XVIIe siècle – un siècle que Nietzsche, avec une foudroyante lucidité, devait résumer (en français dans le texte) par les mots “propre, exact et libre”.

Au fil des pages, on retrouve ce qui fit (ce qui fait encore ?) la splendeur et la faiblesse de notre si beau, de notre si grand pays : splendeur d’un style rythmé, nerveux, tout en pleins et déliés, en respirations et en nuances. Grandeur et profondeur de notre culture, avec sa sagesse grecque, son exactitude latine, notre culture teintée par la pragmatique amertume du Nord et le panache souriant du Sud. On a l’impression d’une continuité presque familiale entre les premiers et les derniers discours. C’est d’ailleurs là que se situe la faiblesse constitutive, celle de notre instruction et de notre capacité à transmettre : l’Académie, depuis le début, incarna la France et son parler, mais sous une minuscule coupole qui abritait des esprits semblables. Depuis le début aussi, tous ses membres se connaissaient, fût-ce de loin : très français, cela aussi.

Il n’en reste pas moins que cette compilation se lit avec beaucoup de facilité. Il n’est sans doute pas utile de préciser que c’est bien écrit, mais on peut en revanche saluer l’idée de faire précéder chaque discours d’une notice biographique aussi brève que complète. Alors, quand, sur la plage, les glacières s’ouvriront autour de vous, quand des hordes dépenaillées traverseront les rues de votre village en tongs, en écoutant Booba à plein volume, ouvrez Paroles d’immortels. La composition de notre représentation nationale n’offre guère d’occasions de résister en votant : résister en lisant fait moins de bruit, mais plus de bien. Avant que ce ne soit interdit.

À ce propos, horresco referens, on trouve le discours de Maurras dans ce livre… mais aussi ceux de Morand, Paulhan et Barrès. C’était l’époque où la culture n’avait pas de couleur politique, c’est-à-dire qu’elle était de droite.

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