Lettre ouverte au Saint-Père à l’occasion de son voyage pastoral en Algérie

Ne laissez pas saint Augustin, sous le patronage duquel est placé ce voyage, devenir un alibi.
Capture d'écran
Capture d'écran

Un voyage pastoral appartient à la Cité de Dieu

Très Saint-Père,
Votre visite prochaine en Algérie est présentée comme un voyage pastoral placé sous le patronage d’Augustin d'Hippone. Le symbole est puissant. Mais il est aussi redoutablement exigeant.
Car Augustin n’est pas seulement un monument de l’Histoire chrétienne. Il est un converti. Et son œuvre majeure, les Confessions, est le récit d’une transformation intérieure, d’un acte de liberté spirituelle.
Honorer Augustin, c’est honorer la conversion. Et c’est précisément là que se pose la question. Que signifie invoquer un converti dans un pays où la conversion est, en pratique, criminalisée ?

Une mémoire officielle - et une réalité occultée

Votre visite à Annaba (l’ancienne Hippone) mettra en lumière les pierres : les basiliques, les ruines, les vestiges de l’Afrique chrétienne.
Mais elle risque d’ignorer l’essentiel. Car l’Église en Algérie n’est pas morte. Elle vit. Elle se trouve en Kabylie.
Des dizaines de milliers de chrétiens - parfois des villages entiers - y vivent leur foi aujourd’hui. Ils ne sont ni expatriés, ni héritiers d’un passé colonial. Ils sont l’Église vivante et, pourtant, ils sont absents.

Une répression silencieuse

Cette invisibilisation n’est pas un hasard. Elle est organisée.
Depuis 2017, des dizaines d’églises ont été fermées, parfois par la force armée. Le cadre juridique algérien - notamment l’ordonnance 06-03 - rend pratiquement impossible l’exercice normal du culte chrétien. La conversion y est assimilée à une infraction. L’expression religieuse peut être poursuivie au titre « d’offense à l’islam ».
Le christianisme est toléré - à condition de ne pas exister.
Des dizaines de fidèles ont été arrêtés. Le cas de Slimane Bouhafs est devenu emblématique : condamné pour « offense à l’islam », contraint à l’exil, puis de nouveau arrêté et torturé, il incarne ce point de tension où foi et identité kabyle sont jugées intolérables pour les autorités algériennes. D’autres, moins visibles, subissent la même pression.

La langue : un autre front invisible

Mais il est une autre dimension, plus silencieuse encore. Les chrétiens de Kabylie prient en kabyle. Ils lisent l’Évangile en kabyle. Ils chantent en kabyle. Or, cette langue - parlée par des millions de personnes - reste marginalisée dans l’espace public algérien. Ainsi, ces croyants sont doublement invisibilisés : comme convertis et comme locuteurs d’une langue que l’on voudrait effacer.
Et pourtant, depuis la Pentecôte, l’Église sait que la foi ne se transmet pas dans la langue du pouvoir mais dans celle du cœur : « Nous les entendons annoncer dans nos langues les merveilles de Dieu » [Actes 2,11].
Vous-même, Très Saint-Père, avez récemment soutenu l’élargissement des langues de diffusion du Vatican - notamment avec la reconnaissance de l’indonésien - afin de rejoindre les fidèles là où ils sont.
Pourquoi ce principe universel ne s’appliquerait-il pas à la Kabylie ?
Reconnaître le kabyle comme langue liturgique ne serait pas un geste politique. Ce serait un acte de fidélité à l’Évangile.

Augustin trahi

Comme l’a démontré l’écrivain et chercheur Mouloud Mammeri, Augustin était de langue maternelle amazighe (dont descend le kabyle), qui transparaît dans son expression latine. Augustin n’était pas un homme hors-sol. Il était enraciné et parlait à son peuple.
Une question grave se pose à propos de votre voyage « sur les traces de saint Augustin » : à qui parlerez-vous ?
Très Saint-Père,
Il a été annoncé que vous ne parlerez pas français lors de votre visite, mais anglais. Ce choix est présenté comme diplomatique, mais les chrétiens kabyles ne parlent ni anglais ni, toujours, arabe.
En renonçant à une langue qu’ils comprennent, vous risquez de ne pas leur parler du tout. Or, un pasteur ne parle pas aux pouvoirs. Il parle aux fidèles.

La Cité de Dieu ou la cité terrestre

Dans La Cité de Dieu, Augustin trace une ligne claire : la cité terrestre obéit aux calculs politiques, la Cité de Dieu obéit à la vérité.
Un voyage pastoral appartient à la Cité de Dieu, il ne peut être subordonné aux équilibres diplomatiques ni ignorer les croyants à seule fin de complaire aux autorités politiques.
D’Alger à Annaba, vous serez promené dans une mise en scène. Vous verrez les ruines, les musées, des cités de pierres, mais les pierres vivantes de la Cité de Dieu se trouvent en Kabylie.
Augustin écrivait, dans les Confessions : « Tard je t’ai aimée, beauté si ancienne et si nouvelle. »
Cette beauté n’est pas dans les pierres. Elle est dans les vies. Elle est dans ces hommes et ces femmes qui, aujourd’hui, en Kabylie, choisissent librement de croire.
Ne les laissez pas invisibles ; ne les laissez pas seuls. Ne laissez pas Augustin devenir un alibi.
Faites de ce voyage ce qu’il doit être : un acte pastoral, de vérité et de courage.

Picture of Charlotte Touati
Charlotte Touati
Chercheuse affiliée à l'Institut Romand des Sciences Bibliques, Université de Lausanne

Vos commentaires

48 commentaires

  1. Dans ma jeunesse, il y a plus de 75 ans, j’ai prié Sid’n Aïssa (Jésus) en langue kabyle ( tasahlit), en Kabylie, au milieu des Kabyles. Il y a non seulement des chrétiens en Kabylie, mais des israélites en nombre qui pratiquent dans le secret. Je rappelle que « la Kahina » , la Jeanne-d’Arc kabyle, était juive ( la Cohen). On oublie souvent que l’Algérie a été aussi judaisée.

  2. À la lumière de ces mots, une réflexion plus vaste s’impose sur la justice, la mémoire et la dignité des peuples.
    ​N’est-il pas grand temps, par un acte profondément évangélique, de libérer spirituellement cette Kabylie chrétienne ? Le Saint-Père, par un acte assumé de la papauté, possède l’autorité morale pour rendre à ces croyants leurs lettres de noblesse. Les sortir de l’invisibilité serait le plus bel hommage à cet héritage augustinien qui ne se trouve pas dans les ruines, mais dans les cœurs.
    ​Cependant, la sagesse nous enseigne que la paix véritable est indivisible. Pour que cette région du monde trouve son équilibre, la vérité historique doit embrasser toutes ses dimensions. C’est pourquoi l’espérance voudrait que la voix de Sa Sainteté puisse également inspirer une reconnaissance juste du Sahara oriental marocain, ouvrant ainsi la voie à une réconciliation sincère des territoires et des frères.
    ​Enfin, l’Église, dans sa grande miséricorde, ne peut ignorer les blessures du passé. Une prière vibrante doit s’élever pour ces âmes algériennes malheureuses, ces résistants dont les crânes reposent encore tristement loin de leur terre, dans les murs d’un musée à Paris. Réclamer le repos de ces morts est une exigence d’humanité. C’est d’ailleurs par ce chemin de repentance, en restituant cette dignité volée, que la France pourra elle-même être libérée du fardeau de ses malheurs passés, trouvant là l’opportunité d’une profonde guérison spirituelle et d’une véritable conversion des cœurs.
    ​Que ce voyage pastoral ne se limite pas à la diplomatie des hommes, mais qu’il soit le souffle d’une justice globale, au service de la Cité de Dieu.

  3. La grande erreur de de Gaulle est de ne pas avoir traité avec les kabyles véritables propriétaires de ce sol algérien .

  4. Quelle déception de savoir que ce Pape, que nous respectons et aimons, s’exprime en anglais en Algérie. Il eut dû parler en français, langue que tout le monde comprend dans ce pays, malgré la haine des dirigeants dictatoriaux qui essaient de la faire disparaître !

  5. La crédibilité de la parole française a tellement perdue de sa valeur, que nous sommes obligés de passer par l’intermédiaire d’Etat , notamment le Pape pour solliciter la libération de Christophe Gleizes (B. Sansal grâce à l’Allemagne…)

  6. J’attendais qu’il vienne d’abord en Israel où est né jésus…trop bizarre d’ignorer le pays berceau du christianisme… parti pris.
    Tant pis pour lui.

    • Non, pas tant pis pour lui. Si l’on est chrétien, on prie pour lui et si on ne l’est pas, on souhaite qu’il ne commette pas d’erreur au cours de ce voyage et eu égard à ce qu’il représente, on lui souhaite tout le bien possible.
      En outre, si le gouvernement d’ Israël, ces derniers temps, n’avait pas été aussi menaçant envers les Lieux-Saints à Jérusalem, il serait peut-être venu, vous ne pensez pas ?

    • vous êtes sérieux là ???? Sansal a de la famille en Algérie et c’est sa terre natale ! Le Pape lui se rend comme tout les Papes avant lui dans différents pays du monde au nom du Christ pour appaiser les tensions et soutenir l’église y compris celles qui sont fermées. Il est dans son rôle de Pape quoi !

      • Apaiser les tensions en courbant l’échine devant ses hôtes algériens qui ont beaucoup de sang sur les mains et détestent les chrétiens ? Une rencontre faite d’hypocrisie, seule la vérité pourrait être le germe d’une paix future . Je ne comprends pas que le pape agisse ainsi : la vérité vous rendra libre .

  7. Excellente supplique qui nous annonce les pièges dans lequel le pape Léon XIV va tomber, aggravant les offenses qu’il s’apprête à commettre au regard de l’histoire de ce qui est devenu l’Algérie française puisw algérienne (v. supplique publiée hier).
    Brûlons un cierge pour que ce pape, éclairé par le Saint Esprit, évite de tels pièges et offenses aussi graves.

Commentaires fermés.

Quentin Deranque - que s'est-il vraiment passé ?

Pour ne rien rater

Les plus lus du jour

LFI se dresse contre les banquets du Canon français… mais défend les rave party
Yves-Marie Sévillia sur Radio Courtoisie
Vidéo YouTube

Les plus lus de la semaine

Les plus lus du mois