Editoriaux - Fiction - 23 juillet 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (6)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

La lecture se révéla plus aisée que la nuit dernière, sans doute parce qu’il était plus reposé ou simplement plus résolu. Il était frappé par le vocabulaire de l’auteur. C’était, certes, ardu et le sens d’une grande partie de cette prose lui échappait, mais il fut séduit par le voyage mené par cet homme. Il trouvait merveilleux que l’on puisse, à cette époque, traverser l’Occident en toute liberté. Et puis cet homme se rendait seul à Jérusalem, il devait certainement être croyant. Comment un mécréant pourrait-il être attiré par cette ville sans appel spirituel ? Très vite, il fut fasciné par les descriptions de la Grèce antique. Il ne put se rendre compte avec précision de l’époque dont parlait l’auteur, mais cela pouvait se compter en centaines d’années avant son voyage. Fadi eut le vertige. Les ruines que ce hadj décrivait auraient mille ans ? Mille ans, peut-être davantage. L’auteur faisait allusion aux Turcs. Cela, il en avait entendu parler. Le grand Empire ottoman avait lutté seul face aux mécréants pendant des siècles avant de succomber lui aussi à la décadence.

Au bout de quelques heures, il tenta, aidé d’un atlas, de suivre le trajet du pèlerin ; si certains noms de localités avaient changé, certaines sonorités d’avant ressemblaient à celles d’aujourd’hui. Arrivé au milieu, il eut le souffle coupé. Le hadj était entré dans des considérations sur l’islam qui l’empourpra. Ce n’était plus une œuvre profane mais un livre clairement hérétique. Pris de remords, il eut la tentation de le brûler. Mais surmontant son dégoût, il continua, marquant les pages irrévérencieuses qu’il se promit d’en parler à Jean.

Il mit près de trois semaines à finir le livre, tremblant à chaque instant de se faire surprendre. Ses parents avaient bien remarqué les cernes provoqués par des nuits de veille, mais ils avaient dû se dire que la situation y était pour beaucoup. Déjouant les prévisions, la rébellion allait en s’intensifiant.

Pas assez, évidemment, pour laisser craindre en l’avenir puisqu’elle était facilement circonscrite à des zones précises, mais suffisamment pour favoriser de l’angoisse et un sentiment d’insécurité permanent. Les autorités, préoccupées par le bien-être de la population, multipliaient les prêches et les rodomontades officielles. Mais devant le début de psychose, Yacine II fit placarder des avis alertant la population qu’en l’honneur du début du ramadan, les deux cents rebelles capturés seraient exécutés lors d’une cérémonie publique : du sang d’infidèles et un festin pour contenter une plèbe inquiète pour sa sécurité et celles de ses enfants.

Le jour de la fête, Fadi s’était joint à la foule de curieux qui investissaient l’ancienne place de la Concorde. Une estrade gigantesque avait été construite pour l’occasion et d’immenses tables à tréteaux croulaient sous le poids des victuailles. Des moutons entiers rôtissaient sous l’œil attentif des gardiens. Fadi cherchait Tarek des yeux. Il savait que son frère faisait partie des deux cents braves qui se chargeraient de l’exécution. 200 soldats qui s’étaient distingué par leur bravoure et leur exemplarité sur le front. Ses parents étaient déjà assis au premier rang, il voyait sa mère, debout, les yeux brillants de fierté au côté de son père qui lisait, d’apparence totalement étranger à ce qui se passait autour de lui.

Vers deux heures de l’après-midi, l’assemblée, située à l’est de la place, gronda et acclama tout en même temps. Le défilé avait commencé. Remontant l’allée, et derrière les différents étendards, une escouade de cavaliers faisait résonner le pavé. Le haut de sa coiffe émergeant à peine au milieu de ses gardes du corps, Yacine II avançait en saluant la foule. De taille moyenne et légèrement enrobé, il conduisait son splendide destrier alezan d’une main aussi rigide que le reste de sa silhouette. Derrière de fines lunettes complétées, ses yeux noirs et perçants regardaient droit devant lui. Son bouc grisonnait davantage à chacune de ses apparitions publiques.

Derrière les cavaliers, les grondements se firent plus unanimes.

La foule vociférait imprécations et malédictions. Fadi était fasciné par ce spectacle. Que la lie de la population vitupère de la sorte lui paraissait évident, mais il vit bien des notables et des gens respectables hurler avec eux, de nobles docteurs, imams, hauts fonctionnaires… Tous présentaient la même expression méprisante. Il semblait à Fadi que chacun de leurs traits était déformé hideusement. Il cherchait des yeux ses parents et fut soulagé de voir son père maître de lui, seul un rictus de mépris soulevait le côté gauche de sa lèvre. Sa mère, en revanche, hurlait avec les autres. Au milieu de ses amies, elle maudissait avec la meute. Puis il les vit s’avancer. Les deux cents condamnés à mort défilaient, les mains ligotées dans le dos et tenus d’une main ferme par leurs bourreaux. Le dernier d’entre eux était Tarek.

Le visage fermé et la démarche digne. Son prisonnier faisait par ailleurs partie des rares qui avançaient impassibles et la tête haute. Rasé de près, il devait avoir environ soixante ans. Avançant au même pas martial que Tarek, il paraissait étonnamment serein malgré un bandage taché de sang qui lui enturbannait le front. Fadi ne ressentait pas le besoin de cracher une quelconque haine. Il fixait les faciès de ces criminels qui n’auraient eu aucune pitié envers lui. Ces assassins n’auraient pas hésité une seconde à lui ôter la vie. Étrangement, en ce moment présent, il ne ressentait ni colère ni compassion. Comme s’il assistait à une scène d’une imparable logique. Ils ont combattu, ils ont perdu. Ils devaient mourir, obéissant ainsi à un ordre supérieur régissant les rapports humains depuis la nuit des temps. La charia et les lois martiales n’y étaient pour rien. En voyant Yacine II, ses gardes et l’uniforme des bourreaux, il eut le sentiment confus d’assister à un spectacle soigneusement répété. Une véritable mise en scène où tous, jusqu’aux moindres figurants de cette masse unie et enragée, avaient un rôle et s’y tenaient.

Montant sur l’estrade, prisonniers et bourreaux s’alignèrent sur trois colonnes face à la foule. Le porte-parole du vizir monta à son tour. Sortant un paquet de feuilles de sa poche, il adressa au peuple une harangue parlant de juste châtiment divin et de l’effroi que la puissance d’Allah insufflait dans le cœur de ces impies qui avaient osé s’armer contre les croyants. Mais Fadi ne l’écoutait pas, il n’avait d’yeux que pour les acteurs principaux du drame qui se jouait devant lui. Son regard était braqué sur son frère et l’homme qu’il allait tuer devant cette foule.

Le supplicié affectait par ailleurs le détachement le plus total. Comme Fadi, il donnait l’impression de n’être que spectateur, ou plutôt un acteur se préparant à monter sur scène et ignorant que le rideau était levé. Il scrutait le ciel avec calme, comme si tout cela ne le concernait en aucune façon. Il inspirait sérénité et quiétude. Seules ses lèvres tournées vers le soleil remuaient à toute vitesse. Et puis les exécutions commencèrent. Ce fut un concert de lamentations, de cris de souffrance, des « Allah Akhbar » scandés par la masse et du bruit d’une lame tranchant la chair. Les sentences étaient exécutées cinq par cinq. Aucun des prisonniers n’avait été nommé. C’était une des mesures décrétées par Yacine II. Ces hommes et leurs noms étaient condamnés au néant. Ils avaient porté les armes contre les serviteurs de Dieu, ils n’étaient plus des hommes, ils étaient même moins que le mouton sacrifié pour le ramadan.

Au bout de quelques minutes, ce fut au tour de Tarek. Avec une bourrade mesurée, sans violence excessive, il mit sa victime à genoux. À l’instant où la lame toucha sa peau, l’homme hurla. Mais cela ne ressemblait à rien de ce qu’il avait entendu jusqu’à présent. Ses lèvres avaient formé des mots distincts que Fadi ne put entendre à cause des vociférations de la foule. Et puis, ce fut fini. Des fleuves de sang dégouttaient de l’estrade pour se répandre à travers les grilles des égouts. Des domestiques du palais emportèrent les corps et la fête put commencer.

Fadi n’avait pas faim. Ce n’était pas la première exécution publique à laquelle il assistait, mais celle-ci avait davantage les allures d’une boucherie. Il détourna les yeux et scruta le sol. Une main s’abattit sur son épaule. C’était Tarek.

Ça va, Fadi ? Se penchant sur lui, il lui fit l’accolade. Je te comprends, murmurait-il, moi aussi, je n’étais pas à l’aise, là-haut.
– Ce n’est pourtant pas la première fois que tu tues quelqu’un, répliqua le jeune homme.
– C’est la première fois que je bute un homme désarmé en public. Je préfère largement la guerre. C’est plus propre.
– J’ai vu qu’il parlait. Que disait-il ?
Tarek ne souriait pas.
– Il a fait ce que font la plupart des hommes, lorsque leur fin arrive, il priait. C’était un chrétien, rajouta-il.
– Il a crié quelque chose avant que tu ne l’égorges.
– Oui. La voix de Tarek tremblait légèrement. « Pardonne-leur ».

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