Editoriaux - Le livre de l'été - 3 septembre 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (44)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

Vassili et Fadi marchaient devant, Sybille suivait derrière. Le jeune homme écoutait le Russe lui parler de son pays, il était frappé par le ton que son compagnon employait. Passionné et vivant, presque romantique, comme s’il évoquait avec nostalgie une femme aimée ou une vieille mère qu’il allait retrouver. Fadi voulait aussi en profiter pour connaître davantage le pays de celui dont il avait encore du mal à cesser de le considérer comme l’Ennemi.

Tandis que Vassili se lançait dans des considérations historiques remontant au XXe siècle, Fadi fut interpellé par le chapelet de souffrances et de morts que le Russe dévidait sans aucune trace de tristesse ou de colère. Devant son air interrogatif, il riait, amusé de l’effarement du jeune homme :
– Tu te demandes comment nous avons pu réchapper à tout cela, n’est-ce pas ? Comment avons-nous pu survivre entre les démons qui nous gouvernaient d’un côté et l’hostilité de la moitié du monde de l’autre ? Crois-moi, mon ami, de nombreux historiens et géopoliticiens se sont penchés sur la question. Moi, je ne vois qu’une seule réponse à tout cela. Le secret de notre survie, tu dois l’entendre car tu seras bientôt des nôtres, après tout (il se frappa la poitrine) notre secret est ici, tu vois ?
Il réside dans notre âme. Nous avons résisté au totalitarisme soviétique pour une seule raison, cela n’a jamais affaibli notre patriotisme et notre amour pour la Russie. Malgré les famines, les guerres et l’athéisme le plus obstiné, nous n’avons jamais pu nous résoudre à renoncer à ce que nous sommes. Car même chez le bolchevique le plus endurci résidait dans quelque recoin de son esprit le souvenir de la sainte Russie. Oui, nous avons souffert, mais le mal qui nous frappait était pour nous supportable car il était causé par un Russe et ne concernait que nous. Paradoxalement, nous qui avions repoussé les trois plus grandes armées d’invasion du monde, nous n’avons jamais su combattre l’invasion intérieure qui nous soumettait. Le Russe endure tous les maux à condition que ceux-ci ne viennent pas de l’étranger. Et puis, nous avions observé pendant près de deux siècles ce que le vieil Occident avait fait de sa prétendue liberté. Vois-tu, c’est la grande différence qui nous séparait.

Nous supportons n’importe quel esclavage pourvu qu’il soit pratiqué au nom de quelque chose de plus grand que nous ; que ce soit Dieu, le tsar, le communisme, au fond, peu nous importe. Le Russe a vite touché du doigt l’absolue nécessité de se sublimer, car il a sans doute mieux compris que les autres le drame de sa condition humaine. Pendant que l’Occidental se rendait esclave du plus méprisable des maîtres, c’est-à-dire lui-même, et qu’il s’est mis à croire que chaque individu était un peuple à lui seul, un tout parfait et solitaire, comme ils aimaient le dire, nous comprenions ce que souffrir voulait dire, nous touchions du doigt la fragilité de notre condition et l’absolue nécessité de la dépasser.

– Et avant les djihadistes ? Vous aviez conquis la moitié de l’Europe, à cette époque. En fait, vous reprochez à vos ennemis ce que vous faisiez subir aux autres !

Fadi se souvenait, en effet, des leçons de Jean, il avait dans la tête une carte de l’Europe à cette époque, une carte dont les frontières des deux puissances n’étaient pas si différentes qu’aujourd’hui. Mais Vassili hocha la tête en signe de dénégation.

– Lorsque nous avons soumis ces pays, nous ne les avons jamais gouvernés nous-mêmes. À quoi bon se salir les mains alors que d’autres étaient ravis de le faire pour nous ? Le calcul était fin, à mon sens. Nous livrions le fouet, ils fournissaient le bras. Ainsi, le peuple soumis préférait se flageller lui-même dans la crainte de voir un bras beaucoup plus fort (le nôtre) prendre le relais.

– Pourtant, vous aviez perdu. Vous vous êtes effondrés et l’Occident a gagné…

– Vraiment ? Regarde autour de toi camarade, as-tu oublié ce que je viens de dire ? Lorsque nous nous sommes sentis menacés, nous avons construit le plus grand arsenal militaire du monde. Dans notre esprit, nous préférons réduire le pays à la ruine et faire crever de faim notre propre population plutôt que de nous soumettre à l’étranger. Pareils à une sorte de mendiant bouffi d’orgueil, nous trouvions plus noble de cacher notre maigreur sous le velours plutôt que de tendre la main. Nous supportons tout du moment que cela vient de chez nous. Il n’y a qu’une seule vérité intemporelle pour comprendre mon peuple, et c’est celle-ci : nous préférons brûler Moscou plutôt que de la livrer. Parce que, mieux que l’étranger, nous avons conscience de l’érosion inexorable de la pierre et du pourrissement du bois. Nous le savons car nous l’avons vécu. Et c’est aussi pour cela que nous vaincrons toujours. Car chaque montagne, chaque arbre et chaque brin d’herbe de notre terre nous est aussi précieux que l’or de nos églises et la chaleur de nos femmes.

Fadi l’écoutait. Il enviait chacun des sentiments que Vassili exprimait. Cela agissait comme un fortifiant sur sa conscience encore naissante. Le rapport qui unissait l’homme à sa terre avait une réalité charnelle, sinon divine. Échauffé par la conversation, son guide ne se taisait plus :
– Il nous a fallu à peine un quart de siècle pour recommencer à faire trembler le monde. Nous avons pansé nos blessures et, surtout, nous avons accepté la totalité de notre héritage avec ses parts de gloire et d’ombre mêlées. C’était la plus grande des victoires. Jamais nous ne nous sommes lamentés de nos erreurs ni n’avons voulu oublier le passé. Nous l’avons simplement accepté comme une part de notre patrimoine commun. Car nous avons conscience que celui-ci est à l’image de l’Homme : une succession de bassesses et de grandeurs, de sublimation et d’avilissement. Certes, les vainqueurs écrivent l’Histoire, mais on oublie souvent que ce sont les hommes qui la font.

Ils cheminaient ainsi dans les entrailles de la Terre, ravivant leurs souvenirs et échangeant leurs considérations sur le monde aussi naturellement que l’auraient fait deux vieux amis en promenade digestive, achevant un long débat commencé pendant le repas. Fadi appréciait le discours de Vassili. S’il différait sur la forme par rapport à celui de Jean, ils avaient un indéniable fond commun. Un terreau d’identité et de mémoire respective ou s’enracinaient leurs certitudes et où fructifiaient paisiblement leurs héritages réciproques, vieux de plusieurs millénaires. Si Jean possédait la finesse et l’élégance, Vassili tutoyait l’âme. C’était ce qui les différenciait et ce qui les avait rapprochés. L’officier lui raconta d’ailleurs avec une passion non dissimulée ses conversations avec Jean. D’un certain point de vue, ces dialogues permettaient au vieil homme d’échapper à la guerre sans rater une seule bataille, il vivait ainsi l’exaltation du combat sans subir l’usure de la guerre.

– Jean disait souvent que la civilisation occidentale est tombée parce que l’Histoire n’obéit qu’à des cycles, observa le jeune homme. Cela veut dire que vous n’échapperez pas à cela, vous non plus.

– Et il avait sans aucun doute raison. Mais je me méfie de ce genre de théories. Toutes les idées politiques, toutes les grandes démonstrations idéologiques du monde ont toujours été impuissantes à sauver une civilisation lorsque ceux qui la composent ont atteint un certain seuil de décrépitude morale. Une civilisation ne meurt pas sous les coups de l’ennemi. Elle meurt parce qu’au fond, elle n’a plus la volonté d’exister pour et par elle-même. Il est impossible de guérir une âme avec une idéologie, car l’âme d’une nation ne prospère que dans la conscience croissante de son identité. Et c’est l’affaiblissement sinon la perte d’âme qui a perdu la civilisation occidentale. L’Ouest est mort tout simplement parce que vivre lui était devenu insupportable. Les progrès scientifique et les régressions humaines étaient tels que je pense que les hommes en oubliaient que vivre est d’abord un acte volontaire. On peut prescrire tous les traitements du monde à un malade, si celui-ci ne lutte plus et perd tout désir de vivre, toute la science médicale devient impuissante. Les djihadistes n’ont été que l’aiguille d’une piqûre euthanasique plantée dans le corps d’un moribond maintenu en vie artificiellement. C’est pourquoi, tant que mon peuple manifestera sa volonté de vivre par-dessus tout et aura conscience tout simplement d’être, il sera à l’abri de sa fin, aussi inexorable soit-elle. Il a encore les capacités de la repousser.

Vassili se tut, il avait prononcé ces mots davantage pour lui-même. Fadi éprouva lui aussi le désir de marcher seul, imperceptiblement, il se laissa distancer, afin de graver en son cœur ce qu’il venait d’entendre. Le trio cheminait maintenant en silence, méditant sur ce qui les attendait demain avec la concentration presque religieuse de ceux qui n’avaient pas le luxe d’envisager l’avenir.

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