Editoriaux - Fiction - 30 août 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (40)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

 

Chapitre XVIII

 

Les mains serrées autour d’un verre de thé, Fadi avait les yeux perdus dans les flammes de la cheminée. Le « presbytère » – c’est ainsi que le prêtre l’appelait – était chaud et confortable. Situé dans l’aile effondrée d’un immeuble à l’est du ghetto, il était indétectable de l’extérieur. Dissimulé dans les ruines, il englobait le sous-sol et le rez-de-chaussée du bâtiment.

Ils n’avaient pas pu offrir de sépulture aux corps, Louis-Marie s’était contenté de réciter quelques prières sur leurs dépouilles. Puis le Russe y avait mis le feu, afin que nulle trace ne subsiste, détruisant ainsi toute empreinte exploitable. Pour l’heure, il était assis face à Fadi, tapant lentement sur un ordinateur. Ils n’avaient échangé aucune parole depuis que le curé et Sybille s’étaient isolés dans la pièce mitoyenne, la jeune fille était épuisée et les paroles réconfortantes du serviteur de Dieu l’aideraient certainement à surmonter cette journée sanglante, si tant est que pareilles épreuves soient surmontables. C’était la première fois que Fadi voyait l’Ennemi, loin des récits qui avaient bercé sa jeunesse. Il ne ressemblait ni au Diable ni à un ogre. Il ne buvait pas de sang humain et ne se noyait pas dans des fleuves d’alcool. Néanmoins, le reflet acier de ses yeux, la dureté de son visage et ses traits sculptés au burin révélaient une nature résolue et impitoyable. Puis il laissa son regard errer à travers la pièce. De part et d’autre de la cheminée, deux statues en pierre brute semblaient monter la garde. À gauche de l’âtre, un ange portant armure et lance terrassait une sorte de dragon. À droite, une jeune fille vêtue d’un voile l’observait d’un regard tellement empli d’amour que la pierre elle-même ne parvenait à le figer. Au-dessus, un crucifix gigantesque, portait la dépouille d’un homme ceint d’un pagne, une couronne d’épines sanguinolente couronnait un visage contrasté, à la fois souffrant et noble. C’était sans doute le prophète Issa vénéré comme un Dieu par les chrétiens. En le comparant à Allah, il prenait la mesure du fossé qui séparait les deux cultures. Les murs étaient couverts des mêmes bibliothèques qui avaient occupé le réduit de Jean. Une table en bois massif, quelques chaises mal rempaillées et trois fauteuils complétaient le mobilier.

Un claquement sec se fit entendre lorsque Vassili rabattit l’écran de son ordinateur. Se levant, il alla s’installer sur l’un des fauteuils proche du feu. Sortant une cigarette de son étui, il l’alluma et fit tournoyer des ronds de fumée, le regard plongé dans le brasier.

Un silence s’installa entre eux. Immobiles, de part et d’autre de l’âtre, le visage aussi figé que les statues qui l’encadraient, ils laissaient leurs pensées errer dans le silence réconfortant du presbytère, troublé seulement par le crépitement des flammes et les chuchotements du curé et de la jeune fille dans la pièce d’à côté.

Au bout d’un moment, Fadi se leva. Errant à travers les rayonnages, il se mit à lire les titres des ouvrages rangés impeccablement par ordre alphabétique. Dès qu’il tombait sur un nom entendu ou lu chez Jean, une profonde nostalgie l’envahissait. Il sentait le regard du dénommé Vassili dans son dos et affectait de ne pas s’en soucier. Puis le Russe parla.

– Alors, c’est toi, l’ami de Jean ?

Fadi se retourna.

– Oui, du moins, je l’ai connu.

– Un grand homme. Sybille m’a dit que tu avais assisté à ses derniers instants… Je voulais savoir, comment l’ont-ils tué ? Et, surtout, qui l’a eu ?

Fadi lui raconta en quelques mots. Le vieillard sorti de son antre, l’exécution dans la rue, le silence et la dignité du vieil ermite.

– Le moudjahidine qui l’a assassiné, tu pourrais me le décrire ?

– Pourquoi, qu’est-ce que ça changerait ?

– Beaucoup de choses.

Vassili jeta son mégot dans le feu et se tourna vers lui, le regard pénétrant et les mains posés sur les accoudoirs.

– Parce que j’ai assisté à la fin de ceux dont tu as vu les cadavres, je devais moi aussi prendre part à la réunion qui leur a été fatale. Une circonstance miraculeuse m’a fait arriver en retard. Or, je sais qui les a vendus et quel officier les a tués. Il y a neuf chances sur dix pour que ce soit le même puisque le traître en question était chez Jean quelques minutes avant que ce dernier ne soit tué. Voilà pourquoi j’ai besoin de savoir. C’était Tarek Saïf ?

En entendant le nom de son frère, Fadi sursauta légèrement. Un mouvement qui n’avait pas échappé à l’officier.

– Je m’en doutais, dit-il. En filant Élie jusque chez lui, il remontait tout le réseau.

– Quelle importance que ce soit cet officier ou un autre ?

– Aucune. Vassili s’était replongé dans la contemplation du feu. Mais cela démontre que les événements sont d’une admirable cohérence. Il a été le seul raté de la série d’attentats, le seul qu’il ne fallait surtout pas épargner. Il nous a fait payer cher cette erreur.

Fadi lui tournait le dos, de peur que ses émotions ne le trahissent. Tarek avait donc été visé ce matin. Lorsqu’il l’avait vu assassiner Jean, son frère venait d’échapper à la mort quelques minutes auparavant. Pour un peu, il aurait ressenti de la fierté devant la crainte qu’inspirait son frère. Le Russe avait raison, le chaos de cette journée sanglante n’était qu’apparent et semblait s’effacer devant une certaine cohérence. Comme mû par l’implacable logique d’une partie d’échecs. Fadi refréna son envie d’interroger davantage le Russe à propos de son frère, il était dangereux de continuer dans cette direction. Alors, innocemment, il changea de sujet :

– Qu’est-ce qu’un Russe fait de ce côté du mur ?

Vassili tourna vers lui un regard équivoque.

– Il fait ce qu’on lui ordonne de faire pour la sécurité et la grandeur de sa patrie. En l’occurrence, plus grand-chose hormis attendre. Mais toi, camarade, que fais-tu ici ? Qu’est-ce qui peut pousser un fils de Croyant à se commettre avec les rebuts de sa propre société ? Un attrait scientifique ? Une curiosité ? Ou alors une attirance plus… humaine ?

Ses yeux se portèrent comme malgré lui vers la chambre où Sybille s’était retirée.

Fadi était piqué au vif mais ne releva pas l’allusion. Vassili pouvait peut-être les aider. Il ne voulait pas débattre avec lui au risque de se fermer une des rares portes de sortie qu’il entrevoyait. Alors, il pensa à Jean et ce qu’il aurait répondu :

– Disons que je suis une sorte de pèlerin. Et que mes pas m’ont conduit ici comme ils pourraient me mener plus loin.

– Pèlerin est un métier bien dangereux en ces temps incertains. Lorsque l’on est guidé par des objectifs immatériels, on est assez vite rattrapé par la réalité. Que ce soit des frontières, des murs, des pièges ou des balles…

Vassili avait parlé d’un ton d’apparence badin qui révélait un certain plaisir. Le garçon, sans le savoir, avait chatouillé une corde que le militaire dissimulait soigneusement.

– Avec un bon guide, on s’évite bien des tracas.

– Encore faut-il le trouver ! Vassili regardait son interlocuteur avec une attention renouvelée. En admettant que ce guide existe, à quoi peut-il servir lorsque le pèlerin ne sait pas lui-même où ses pas le mènent ? Qu’apporte-t-il au pèlerin qui cherche son Salut sans destination terrestre ?

– Le pèlerin n’est-il pas un mélange de tout ça ? C’est bien ce qui le différencie d’un marcheur. Ses pieds foulent le réel mais n’avance-t-il pas à la frontière de celui-ci ?

Fadi ne savait pas d’où il tirait un discours pareil. Le salon, l’obscurité, cet échange… Tout le ramenait dans la cave de l’ermite.

– On croirait entendre Jean, rétorqua le Russe, comme s’il ne comprenait que trop bien. Vassili s’était tourné vers lui, un sourire énigmatique se lisait sur sa face rude qui s’en retrouva adoucie. Il avait un faciès qui exprimait, même si Fadi l’ignorait, tout l’excès du caractère russe. Taciturne, passionné, féroce en amitié comme en haine. Le tout soigneusement dissimulé sous le masque du calme le plus absolu.

– Le maître a donc finalement trouvé un élève, poursuivit-il. Cela a dû être d’un grand réconfort pour le vieux. Ces derniers temps, il ne voyait réellement plus personne. La rébellion l’avait isolé bien malgré lui. C’était l’une des conséquences que nous n’avions pu prévoir. Pauvre Jean. Son âge et les événements ont espacé les visites, moi-même j’avais de plus en plus de mal à le voir. C’était un homme sage, même si la solitude l’avait quelque peu ensauvagé. Mais ce qu’il avait perdu en élégance, il l’avait regagné en sagacité. Il ne méritait pas de mourir ainsi. Les autres oui. Ils avaient comploté et porté les armes contre le pouvoir, ils en ont payé le juste prix.

Au regard que lui fit Fadi, il leva les bras en signe d’apaisement.

– Oui je sais, nous avions combattu ensemble. Ma mort non plus n’aurait pas été injuste comparée à son sort. En tant qu’agent ennemi et chrétien de surcroît, elle n’aurait été qu’une conclusion logique. Pourtant, le destin a voulu que j’arrive en retard ce soir-là. Pour Charbel, Françoise, Mathieu et Élie, c’était différent. Ils étaient arrivés au bout du chemin. De ce que j’ai pu entendre, tapi à l’extérieur, Charbel les a défiés jusqu’au bout.

– Qui étaient-ils ? demanda le jeune homme.

Fadi se sentait proche de ceux qui avaient été assassinés. Parce que c’était tous des amis de Jean et il devinait qu’ils avaient un rôle important sinon fondamental dans la rébellion. Mais surtout parce que c’était Tarek qui les avaient tués. Une sorte de connexion malsaine s’installait entre les deux frères. À croire que l’aîné s’acharnait sans le savoir à abattre tous les repères que Fadi avait ou aurait pu avoir. Comme s’il voulait à tout prix détruire les jalons qui permettaient au cadet de suivre son propre sentier.

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