Editoriaux - Fiction - 8 août 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (19)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

– Je parle des faiblesses inévitables que provoquent pouvoir et certitude. Les esprits s’amollissent et les Lions d’aujourd’hui sont repus de festins et de gloire. Hormis des idéalistes, des hommes de Foi et d’honneur et d’authentiques guerriers, la majorité du califat occidental est peuplée de dignitaires débonnaires aux convictions émoussées. Pendant que ces princes dorment, le peuple commence à gronder. La peur que nous entretenons et le sentiment d’insécurité qu’elle provoque sapent le moral de la population. Lorsque la confiance envers le maître disparaît, le serviteur s’en cherche un autre. Imaginez si nous abattions Yacine II. Nous penserions les affaiblir mais nous en ferions un martyr et glorifierions les notables que ce peuple ne méprise pas encore mais qui n’inspirent plus la crainte de jadis. Ils veulent vous voir combattre pour alimenter des exécutions publiques car ils pensent que cela calmera le peuple. Un pouvoir, aussi divin soit-il, assis sur le sang de ses opposants, se condamne à la mortalité. Tôt ou tard. Car le peuple se lasse du sang versé lorsque celui-ci n’amène aucune paix. Et les fanatiques de la religion sont de moins en moins nombreux. Si votre éminent collègue à la Culture était présent, il nous parlerait de Carthage, de Rome, de Napoléon ou du Reich. Baal veut du sang ? Nous allons lui en donner jusqu’à ce que, gavé, il s’endorme.

– Alors que faisons-nous d’après vous ? Charbel semblait perdu.

– Nous devons attaquer ceux qui, en passe de devenir minoritaires, tentent de sonner le réveil. Nous devons abattre ceux qui sont persuadés que leur pérennité viendra de votre éradication car ils ont raison de le croire. Il faut nous en prendre aux braves, aux hommes d’honneur et aux honnêtes gens. Nous devons couper les membres sains de ce corps monstrueux pour n’y laisser que les moignons et les tumeurs. Nous devons nous attaquer, non aux généraux, mais aux porteurs d’étendards et aux champions. De sorte que la majorité débonnaire devienne si écrasante qu’elle se persuadera seule d’avoir raison. Nous devons nous en prendre aux sages et aux vertueux, aux zélés et aux désintéressés, en bref nous devons massacrer impitoyablement les plus respectables de nos ennemis. Tel officier aux vertus héroïques, tel dignitaire prêchant l’ascétisme ou tel imam propageant la Foi.

Élie n’en démordait pas.

– En admettant que nous parvenions à assassiner de tels hommes, ne risquons-nous pas de produire le sentiment inverse ? D’inciter les autorités à en finir une bonne fois pour toutes avec nous ?

– C’est un risque à courir. Charbel avait repris la parole. Mais Vassili n’a pas tort. Je pense que Yacine et ses partisans seront ravis de nous voir leur rendre ce service, cela les confortera dans le peu d’estime qu’ils portent à notre dangerosité. Nous le débarrasserons de ceux qui les empêchent de dormir sereinement. Et il faut voir la réalité en face, camarades. Un seul geste de sa part et nous sommes tous morts.

– Exactement, Vassili reprit le fil de son exposé. La partie sera chaude, je rejoins aussi les réserves du ministre de la Guerre, nous devrons être minutieux et organisés, ne pas faire de saignée trop brutale pour éviter un choc. Elle devra se faire insidieusement et progressivement de sorte à ce que personne ne se réveille totalement.

Charbel frappa du poing sur la table.

– Alors c’est décidé. Mathieu, vous avez une semaine pour fournir une liste de cibles potentielles. Elie, vous disposez du même délai pour sélectionner vos meilleurs tireurs. Françoise, continuez d’organiser les collectes pour le paiement de la dîme. Il faut que cette année nous soyons irréprochables.

– Et, Vassili reprit la parole. Continuez vos petites embuscades comme si de rien n’était. Si nous cessions toute activité, ils se douteraient de quelque chose. Ce n’est pas à l’arme de guerre, que nous allons attaquer, mais avec un poison lent. Nos nerfs seront mis à rude épreuve.

Charbel, visiblement fatigué, passa à l’ordre du jour.

– J’ai une bonne nouvelle, notre nouveau ministre du Culte a été nommé. Il doit passer le Mur bientôt. Pour des raisons de sécurité, la date n’est connue que de notre ministre de la Culture, qui a l’avantage d’avoir son bureau à l’extérieur du ghetto, et pour des raisons évidentes notre collègue au Renseignements. Messieurs, la séance est levée.

Alors que tous quittaient la salle un à un avec prudence, Mathieu resta volontairement en arrière pour prendre Charbel à part :

– Vassili a été convaincant en professeur d’échecs. Pardonne-moi mais je t’ai trouvé en position d’infériorité face à lui. Je t’ai connu moins timoré…

Charbel le regarda droit dans les yeux et lui posa la main sur l’épaule :

– Au moins maintenant, nous sommes fixés sur notre ami Vassili. Il n’a jamais été aussi disert. Au moins nous connaissons les intentions du Tsar. Nous savons maintenant sur quel échiquier il a été placé.

– Tu t’es surpassé chef, s’exclama Mathieu après un temps de surprise, tu as même réussi à me leurrer. Et Élie aussi, tu l’as vu comme moi ! Il a chaque jour un peu plus de difficulté à masquer son hostilité envers Vassili. C’est égal, j’espère que toi et moi ne sommes pas les petits pions qu’on envoie au casse-pipe servir des desseins qui leur échappent.

Charbel eut un regard complice :

– Une seule chose est certaine, nous sommes centraux dans la stratégie russe. Au mieux nous sommes indispensables, au pire nous servons de diversion. Tant que le Calife est occupé à l’intérieur de ses frontières, il ne consacre pas son énergie à combattre l’Est. Je rejoins l’analyse de Vassili. C’est en le forçant à se démultiplier que nous l’épuiserons.

– Je suis d’accord. Mais tu dois bien comprendre la situation, Charbel. S’attaquer à la crédibilité de leurs maîtres en les affaiblissant est une chose. Bouger cette population en est une autre. Ils ont grandi dans la plus crasse ignorance et n’ont aucune faculté de jugement. Leur vision du Bien et du Mal ne passent que par le Livre. Ce régime tombera uniquement si le peuple le décide. Nous avons choisi un processus à la fois inexorable mais d’une lenteur désespérante. Toi et moi serons tués bien avant !

Charbel était surpris par ce tac-au-tac. Ce n’était ni la peur ni le désespoir qui parlaient par la bouche de son ami. Davantage une résignation.

– C’est certain, finit-il par dire. Mais si notre vie nous importait davantage, cela fait longtemps que nous nous serions fait circoncire et pousser la barbe… Non ?

– Vraiment ? Mathieu eut un rire sans joie. Méfie-toi des hommes, Charbel. Ne laisse jamais ton idéal et notre cause te faire perdre de vue la réalité humaine. Cela fait longtemps que tu n’as plus vu un gusse se chier dessus par trouille, ni vu un brave qui au premier coup de fouet balance ses potes et ses propres parents. La cause, la liberté, les idéaux… Rien ne résiste à un bourreau.

– Mais c’est précisément ce qui permet d’avancer, mon ami. Ne m’imagine surtout pas dans ma tour d’ivoire, les yeux tournés vers le Ciel. Je connais encore chaque pierre, chaque maison et chacun de nos partisans. Crois-tu que je n’entende pas les critiques et la lassitude de notre peuple ? Que je ne soupèse pas chaque goutte de sang versé ? J’en ai conscience, Mathieu. Je te le jure. Mais toi et moi avons cette chance inouïe. Nous savons qui nous sommes et d’où nous venons. La tragédie de l’Humanité est remplie de pauvres types comme nous. Des sortes de héros oubliés…

Mathieu sourit.

– Amen. En ce qui me concerne, sois assuré de mon engagement à servir la cause. Je te mettais simplement en garde. Bon, j’ai un nouveau ministre à faire arriver à bon port et des foudres de guerre compétents à sélectionner. Je ne sais pas laquelle de ces deux missions est la plus délicate. En parlant de délicatesse, tu le connais le nouveau ministre du Culte ?

– Personnellement non, mais d’après ce que j’en sais il fera du bon boulot. C’est un ancien disciple du Père Matthias.

Depuis son exécution, le père Mathias manquait à chacun d’entre eux. Sa douceur et sa rassurante présence étaient un maillon essentiel du fonctionnement de l’organisation.

– Tant mieux. Puisse le Ciel faire en sorte qu’il sache dans quoi il vient de s’embarquer. Le vieux doit le récupérer seul ?

– Négatif, sa nièce Sybille l’accompagne. Elle a bien grandi et passe le plus clair de son temps à marauder hors du ghetto. Je file. Et pour finir sur tes complexes de petit pion, eh bien mon vieux crois-moi, nous sommes tous les deux les fous dans tous les sens du terme.

Ils éclatèrent de rire sous le soleil qui achevait de se lever même si, au fond de lui, Charbel se demandait encore qui était le roi censé mener son camp. Et surtout, quel joueur se cachait derrière. Il repassa devant la place centrale. Là où le cadavre de Myriam et celui de tant d’autres avaient été incinérés. Charbel se sentit écrasé par le poids des années de souffrances qu’il endurait sans avoir le droit de broncher. Depuis l’exécution du Père Mathias et des 199 autres il se sentait plus esseulé que jamais. Esseulé et éreinté de paraître optimiste, fatigué de mentir en prétendant que tout allait bien. En réalité, il était au bord de la rupture. Adressant une prière muette à Dieu, il le supplia de lui donner la force de mener à bien sa mission. Cela faisait longtemps qu’il avait apprivoisé la mort. Mais il ne tolérait plus cette peur lascive qui lui mangeait les tripes. Lui le chef d’un gouvernement se terrant dans une cave. Le défenseur de la Mémoire ? Il en rirait si cela était amusant. Il se sentait minuscule et faible. Ecrasé sous le poids d’un héritage qu’il aurait parfois préféré ne jamais avoir reçu. Souvent il relisait ces récits du passé emplis de héros sans peur et sans reproches, ces rois sages, ces conquérants sans peur, il essayait de croire que ces figures d’antan étaient en leurs époques percluses des mêmes doutes qui le minaient en ce moment. C’est tout ce qu’il reste se disait-il, des souvenirs et des fantômes. Lui le pitoyable héritier d’une nation disparue qui envoyait des hommes et des femmes à la mort. Il n’avait ni la force d’âme de Mathieu, le caractère d’Elie, ni l’intelligence de Françoise ou le charisme de Vassili. Pourtant, tous attendaient de lui des décisions sans imaginer le centième de ses propres défaillances. Maudissant les tourments de son âme, il se recomposa un masque et avisant un groupe de partisans, se remit à donner des ordres.

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