Editoriaux - Société - 22 février 2020

Le « con », c’est l’autre

La « » devient un objet d’étude.

J’ai appris qu’une Psychologie de la connerie avait été vendue à plus de 60.000 exemplaires avec 17 traductions et qu’une Histoire universelle de la connerie a été publiée avec la contribution d’une trentaine d’historiens, dont Marc Ferro et Paul Veyne. C’est dire si le sujet est sérieux et ne justifie ni dérision ni sarcasme.

Si la « connerie » occupe nos esprits, cela tient au fait « qu’elle est pavée (souvent) de bonnes intentions » et que « les technologies d’aujourd’hui procurent à la connerie des bottes de sept lieues » (Le Monde).

Tout de même, écrire un billet sur la « connerie » donne le frisson puisqu’on ouvre une porte à tous ceux qui, confortablement installés dans leur lecture et leur quant-à-soi, seront tentés de murmurer, à propos du rédacteur : « Quel con ! »

Mais ce blog prend tous les risques, pas seulement celui d’une liberté d’expression aussi étendue que possible, mais aussi celui d’être dégradé dans son principe, puisque traiter de « con » l’auteur des posts reviendrait à faire perdre tout crédit à cette communication s’acharnant à être régulière.

La « connerie », pourtant, il faut l’admettre, est d’abord ce qui ne vous habite pas. À tort ou à raison, le « con », c’est l’autre.

Cette insulte est devenue tellement passe-partout qu’elle sert à désigner et à qualifier mille comportements et/ou propos qui devraient appeler plus de précision dans leur dénonciation. Elle représente un terme générique, un raccourci qui brutalement offense mais sans contraindre le locuteur à se justifier. Abrupte, sommaire, incontestable dans sa brièveté, elle cherche à apparaître tel un décret impérieux et paradoxalement moins nourri de condescendance que de proximité. Encore plus vrai quand on profère « le con » à l’intéressé ou à un tiers : comme un désabusement réaliste.

Le « con » est ce qui synthétise, au fond, l’ensemble des reproches et griefs qu’on pourrait faire à quelqu’un mais qui appelleraient, de notre part, une recherche plus ciblée, plus approfondie et qui, par avance, nous lasse. Alors, on dit « le con ».

Il n’en demeure pas moins que c’est une triste habitude, non seulement de se soulager à bon compte contre autrui en abusant de la « connerie », mais de tomber dans une vulgarité tellement automatique que « con », aujourd’hui, relève presque d’une critique familière qu’on sait déconnectée parfois de la réalité de la personne dont on parle. Une sorte de réflexe qui démontre plus l’inanité de celui qui blesse que la médiocrité de celui qui est visé.

Pour les obtus qui tiennent le haut du pavé sur Twitter, « con » est la seule pensée qu’ils se permettent et le seul raisonnement qu’ils opposent.

C’est encore plus vrai quand on prétend englober, avec une rage collective, l’ensemble d’une corporation – par exemple, les politiques – sous une étiquette plurielle et dévastatrice, genre « ils sont cons » ou « tous des cons » !

On remarquera que, pour la « connerie », il n’est pas de parité qui tienne et que traiter honteusement et violemment de « petites connes » la sénatrice Esther Benbassa et la députée Clémentine Autain, comme l’a fait le député UDI Meyer Habib, est infiniment plus dégradant que si un homme avait été ciblé de la sorte. Il y a encore comme une protection verbale à sauvegarder pour la femme en la maintenant hors du champ d’un verbe virilement méprisant. L’inverse revient alors à mêler une grave indélicatesse à un féminisme pervers : une égalité pour le pire.

Pourquoi la « connerie », qui est toujours celle des autres, se prête-t-elle le plus sérieusement du monde à des analyses poussées qui lui donnent une manière de lustre ?

Parce que la pauvreté du langage n’est plus une exception mais quasiment un déclin constant.

Parce que les débats ont pris une tournure vindicative et simpliste qui constitue la « connerie » comme un fond détestable ou, en réplique, comme une forme méprisante.

Parce que le monde est devenu si complexe, la France si agitée et éclatée, les relations humaines si fragilisées, l’urbanité tellement absente et la violence si présente que la « connerie » paraît représenter le signe maussade et sans allure d’une société à la recherche colérique d’un sens.

Extrait de : Justice au Singulier

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