Editoriaux - Education - 21 juin 2019

Le bac, ou la « rebellitude » des cancres modernes

Il n’est pas vrai qu’on s’habitue au pire, même lorsqu’un déluge de sottises s’abat quotidiennement sur nos têtes.

Bizarrement, l’époque des examens de fin d’année, comme la saison des cyclones sous les tropiques, est propice au passage du mur du çon, comme aurait dit Le Canard. Nous avons droit aux pétitions contre l’incroyable cruauté des épreuves de français, d’anglais, de philosophie, de physique-chimie… (entourez la bonne réponse), et cette potacherie protestataire, toute ridicule qu’elle est, est devenue une tradition, comme la Journée de la jupe. Mais le fond n’avait pas été atteint et, si l’on ose dire, il y a mieux dans le genre !

Tout aussi étrangement que ces friselis médiatiques qui peuvent donner l’impression d’exister, la fronde anticulturelle nous est venue d’un lieu où l’intelligence, la culture et l’amour des grands auteurs devraient régner, du moins paraître s’imposer (ne soyons pas utopiques !) : l’enseignement de la littérature, plus précisément de la série dite « L ». Il ne conviendrait pas de perdre son temps à commenter ces âneries affligeantes si elles n’étaient représentatives d’un temps que l’on peine à dire civilisé, tant la barbarie s’y glisse par tous ses interstices, souvent avec des oripeaux bouffons.

Ainsi, Le Figaro Étudiant nous a-t-il livré des perles, diffusées sur Twitter, qui nous font regretter les blagues de cancres de jadis. J’en livre quelques-unes, édifiantes : « Désolé victor hugo mais à partir d’aujourd’hui la jeunesse t’emmerde et ne te remercie pas » ; « Il pouvait pas fermer sa gueule Balzac putain » ; « Balzac va te faire » ; « POURQUOI HERNANI ?! D’ABORD QUEL ÉLÈVE DE L À LU LA PRÉFACE ?! QU’EST-CE QU’ON EN A À FAIRE DE L’AVIS DE BALZAC ?! DEPUIS QUAND ON S’INTÉRESSE À LA JEUNESSE MÊME?!?!?!?! ; « D’après Balzac “Rien n’est neuf” Qu’en pensez vous ? » ; « 6 mois sur Victor Hugo pour cette question… ».

Et tutti quanti.

Rappelons les questions du sujet de français. Question 1 (8 points) : dans sa préface, Victor Hugo remercie « cette jeunesse puissante » pour qui il dit travailler. En quoi Hernani est-elle la pièce de la jeunesse ? Question 2 (12 points) : en avril 1830, Balzac déclare, à propos d’Hernani : « Rien n’y est neuf. » Qu’en pensez-vous ?

Invitation somme toute classique à réfléchir sur un sujet qui, pour le coup, est d’actualité : quel rapport existe-t-il entre l’invention littéraire et ce lectorat insondable qu’est la jeunesse ?

Les réponses cavalières – vulgaires – qui ont fait écho à cette ouverture vers l’intelligence critique nous offrent un drôle de portrait des arrière-petits-fils de nos « rebelles » romantiques (sans le romantisme !).

Il ne faudrait pas croire que cette merveilleuse prose poétique nous vienne directement des banlieues. C’est peut-être le cas en partie mais, sur le terrain, les professeurs de lettres de lycée savent à quel genre de gibier ils ont affaire : les lycéens qui se sont inscrits dans la série littéraire sont, pour la plupart, complètement hermétiques aux subtilités de la langue et aux délectations de la lecture. Cela explique, en partie, cette fameuse « réforme du lycée », qui attire les foudres d’un corps enseignant, qui a pourtant voté pour Macron, dès le premier tour des présidentielles, à près de 40 %. Ce qui constitue un vote de conviction.

Toujours est-il que ces réactions, qui ne sont pas celles de tous les lycéens, heureusement, traduisent non seulement l’inculture de nos « jeunes », hélas de plus en plus nombreux, voire leur haine de la littérature, du livre et de la pensée, mais aussi l’état de déréliction dans laquelle est tombée une société qui a désormais peine à trouver des repères autres que la musique électronique et les sous-produits audio-visuels véhiculés sur les réseaux sociaux.

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