Culture - Editoriaux - Education - 21 juin 2019

Pétition contre Andrée Chedid : pauvre France…

Les concepteurs du sujet des séries S et ES avaient pourtant bien fait les choses, avec ce corpus de quatre poèmes constitué dans les règles de l’art du politiquement correct. Un sujet discrètement écolo sur les relations qu’entretient le poète avec la nature. Deux hommes (Lamartine et Bonnefoy) et deux femmes (Anna de Noailles et Andrée Chedid – dont de nombreux candidats n’avaient cependant pas compris qu’elle était une « meuf »…). Un auteur issu de l’immigration – minoritaire, certes, mais bien visible puisque c’est son texte qui a été choisi pour l’exercice de commentaire. Un modèle d’intégration, d’ailleurs : après sa naturalisation, Andrée Chedid n’a presque écrit qu’en langue française. Au grand dam des candidats qui ont eu à plancher sur sa poésie.

35.000 personnes ont déjà signé la pétition qui appelle « à assouplir les critères de notations donnés par l’Éducation Nationale (sic) ». C’est que l’affaire est grave : selon son auteur, ils ont subi une « humiliation » (sic), « la difficulté de l’épreuve [étant] extrêmement élevée par rapport à la capacité des élèves à raisonner et à connaitre (sic) des notions sur la poésie ». Humiliés d’avoir été pris pour plus doués qu’ils ne sont, en somme !

Il est vrai qu’à la lecture de ce petit bijou d’incorrection orthographique et syntaxique, on comprend que ce jeune homme tente de bénéficier d’une politique générale de clémence dans la notation.

Petit florilège : « Chacun des élèves passent (sic) plusieurs centaines d’heures de cours avec les professeurs » (à raison de quatre heures par semaine, le calcul est faux) ; « Le jour de l’épreuve, les centaines d’heures de travail […] devront y être retranscrits et appliqués » (sic) ; « Rappelons le que (sic) la majorité des professeurs invitent leurs élèves à prendre le commentaire dû à (sic) la difficulté de la dissertation en poésie et du sujet d’invention » ; « Les cours de français travaillent (sic) sur des poètes anciens » ; « Des centaines d’heures de travails » (sic). J’en passe, et des meilleures.

Le raisonnement ne vaut guère mieux.

« Le poème était en vers libres, d’une auteure contemporaine et qui ne s’accompagnait pas (sic) d’un mouvement littéraire en particulier parmi ceux étudiés […] (La Pléiade, le Parnasse, le Romantisme…). » Pas sûr qu’un sonnet en décasyllabes de Ronsard les aurait comblés d’aise. Souvenons-nous des exquises insultes proférées, en 2014, par des candidats qui devaient expliquer un poème romantique (« Torches toi avec ton brin d’herbe fdp de Victor Hugo (sic) »).

« C’est dur le français, plaide-t-il encore, et les élèves le travaillent beaucoup. » Généralisation pour le moins abusive, mais admettons. « Mais ce lundi 17 juin 2019, ce travail fut détruit, inutile et bafoué. […] ce jour-là, leur travail fut réduit à néant, très peu d’avantagés connaissait ce genre de poème et le reste, cela fut l’inconnu qui était devant leurs yeux. » Un critique littéraire moquerait cette grandiloquence bouffonne ; un psy décèlerait sans peine un caractère envieux. Le prof de lettres que je suis se contentera de lui rappeler qu’un commentaire n’est pas la récitation d’un cours sur un écrivain ou un mouvement littéraire et qu’un élève qui a « beaucoup travaillé » des auteurs quels qu’ils soient était armé pour expliquer le poème en question. « Lily », une chanson de Pierre Perret, peu connu pour être un « poète ancien »» représentant d’un « mouvement littéraire connu de tous », avait d’ailleurs, en 2015, suscité l’enthousiasme. Mais c’était un éloge des « migrants », et non des racines.

Bouquet final de ce feu d’artifice : « La paranoïa pourrait prendre certains élèves ; L’école est-elle vraiment là pour m’aider pour ma vie d’adulte ? » : et si on lui expliquait que la vie d’adulte consiste, précisément, à utiliser ses connaissances et son expérience pour affronter l’inconnu ? Pas à lancer une pétition à la moindre difficulté. C’est pourtant devenu une habitude chez nos futurs bacheliers. Inquiétante mentalité d’assistés.

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