Editoriaux - International - Justice - 9 janvier 2019

L’affaire Ghosn : le droit sans les droits de l’homme

Le 8 janvier, le PDG de Renault, Carlos Ghosn, a clamé son innocence auprès d’un juge de Tokyo, suite à son arrestation du 19 novembre pour fraude fiscale massive (estimée à 62 millions d’euros), détournement de fonds et abus de biens sociaux. Ses avocats ne parviennent pas à obtenir sa remise en liberté. Le désormais ancien PDG de l’alliance Renault/Nissan/Mitsubishi est, de fait, un justiciable comme un autre au regard de la Justice japonaise. Il y a deux explications : soit Nissan veut vraiment la peau de Ghosn, soit la stratégie industrielle de ce dernier, basée sur la réduction drastique des coûts, a totalement dérapé. Or, on ne badine pas avec le châtiment au pays du Soleil-Levant : dans une cellule de six mètres carrés et demi, l’homme d’affaires libano-brésilo-français doit se contenter de trois bols de riz par jour.

Pour les républicains français, le choc des cultures est total. Car, en France, l’esprit de Michel Foucault fait encore la loi. Depuis l’ère Meiji (1853-1871), le Japon a absorbé les éléments constitutifs de la démocratie représentative, mais sans faire clairement allégeance aux Lumières. Après quoi, le militarisme, qui noyait la nation dans la folie meurtrière, a dû céder le pas face à la monarchie constitutionnelle. Au-delà de l’aspect strictement judiciaire de l’affaire, le cas Ghosn interroge les conditions de possibilité d’une démocratie sans droits de l’homme. « Les questions en philosophie sont plus essentielles que les réponses », disait Karl Jaspers. Au Japon, la lettre de la loi l’emporte sur son esprit. Là-bas, tout ce qui est nouveau n’est pas nécessairement meilleur. En somme, l’homme n’y est pas conçu comme une fin en soi. Le but étant de faire société avant de faire humanité.

Pour les Japonais, la politique ne coïncide pas avec la morale. Ainsi, le mal-être des uns ne doit pas contaminer les autres, et ce, au nom de la conservation du « bien-être public » (shakai fukushi). Il est impossible de faire société sans un minimum de « sollicitude » et d’« attention » les uns envers les autres (kitzukai et kokorotzukai). Habitée par « l’inquiétude » (shinpai), la mère s’inquiète de ne pas voir son fils rentrer à l’heure à la maison. Sur les trottoirs, personne n’ose se bousculer car il ne s’agit pas tant du « souci » (fuan) des autres que d’un profond état d’esprit. Voilà pourquoi « la sécurité » (anzen) et « la tranquillité » (anshin) sont souvent associées l’une à l’autre. Le Japonais apprend alors à violer en se faisant discret. Tout ce qui renvoie à la « prévention du crime » (bôhan) révèle un goût certain pour la confiance nouée à la méfiance. Histoire d’une culture de l’angoisse où la souplesse ne s’identifie pas à la faiblesse.

Le Japon tranche clairement avec la France. Le criminel perturbe l’équilibre de l’ensemble social. D’où l’extrême sévérité qui s’applique à l’endroit d’un assassin, d’un tueur en série ou d’un terroriste. Le Japon est clairement un État autoritaire sans être totalitaire (la peine de mort figure dans son Code pénal). Un pays sans juges rouges. En attendant, la technocrature de Bercy ne peut pas tordre le bras à un État souverain qui est, en outre, un des principaux créditeurs de la France sur le marché obligataire. Pour autant, le Japon n’est certainement pas le paradis, et la France pas encore un véritable enfer. Au final, deux cultures, mais le même amour de la terre et des morts. Aucune société n’est viable sans un principe d’autorité (le roi, l’empereur ou l’État). Est-il encore possible de remettre, en France, le clocher au milieu du village ?

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