Lors du débat avec Marine Le Pen, Gérald Darmanin a déclaré : « Quand je suis né, en 1982, il y avait 6,8 % d’étrangers en France ; aujourd’hui; il y en a 7,4 %; dont la moitié d’Européens. » Est-ce que ces propos du ministre de l’Intérieur sont exacts ?

Il est étonnant qu’en 2021, un ministre de l’Intérieur confonde encore étrangers et immigrés. Pendant combien de temps faudra-t-il rappeler que la politique d’immigration ne concerne pas les étrangers mais les immigrés ? L’étranger est celui qui vit dans un pays qui n’est pas le sien tout en gardant sa nationalité et peut vouloir retourner dans son pays d’origine. Les étrangers s’opposent donc aux nationaux. Au contraire, l’immigré a choisi de s’installer durablement ou définitivement dans un pays d’accueil dont il peut ou non acquérir la nationalité. Les immigrés devenus français ou restés étrangers s’opposent donc aux autochtones.

Cette confusion est souvent pratiquée volontairement, surtout à gauche, par ceux qui veulent minimiser la pression migratoire. Il y avait, en 2018, selon les statistiques de l’Office français d’immigration et d’intégration, 11 % d’immigrés en France, et si l’on ajoute leurs descendants directs, nés de deux parents immigrés ou d’un couple mixte, on arrive autour de 25 % de personnes d’origine étrangère en France qui, pour plus des deux tiers, ont une ascendance africaine, maghrébine ou subsaharienne. Sans compter les migrants irréguliers dont la fourchette s’établit entre 400.000 et 800.000 et qui ne sont pas pris en compte par l’OFII.

Il est, également, étonnant que ni Marine Le Pen ni les deux animateurs de l’émission, Léa Salamé et Thomas Sotto, n’aient cru bon de relever ce contresens – Nicolas Sarkozy l’avait déjà fait en 2012, lors de son face-à-face avec François Hollande, qui n’avait pas soufflé mot -, ce qui laisse rêveur sur ceux qui conduisent la politique migratoire de la France, ceux qui la contestent et ceux qui sont chargés de l’expliquer à l’opinion publique.

Pour le reste, les batailles de chiffres à la télévision sur l’immigration n’ont aucun impact décisif sur l’opinion des téléspectateurs, surtout si on compte les entrées de candidats à l’immigration en oubliant leurs sorties.

Précisons simplement que, selon la Direction des étrangers en France, en 2019 (dernière année consolidée), il y a eu 276.576 titres de séjour délivrés, auxquels il faut ajouter 154.620 demandes d’asile, plus environ 10.000 migrants irréguliers qui n’ont pas demandé l’asile parce qu’ils savaient n’avoir aucune chance de l’obtenir, 20.000 nouveaux mineurs non accompagnés et 15.000 « étrangers malades », soit un flux d’entrée d’immigration légèrement supérieur à 480.000.

Il faut en retrancher les retours forcés ou volontaires au pays et les départs dans un autre pays de l’espace Schengen ou ailleurs, soit un total approximatif de 185.000. Le solde migratoire de l’immigration se situe, sans doute, un peu au-dessous de 300.000 personnes et vient gonfler d’autant le stock existant.

De manière générale, qu’est-ce que ce débat a révélé, d’après vous ?

Je n’ai pas vocation à m’exprimer sur le fond du débat. Je ferai juste deux remarques.
Le service public ne semble pas souhaiter promouvoir un débat dépassionné sur l’immigration. En tout cas, il ne s’en donne visiblement pas les moyens.

Ce type de confrontation spectacle – ce n’est plus le spécialiste des migrations qui parle mais celui qui a enseigné pendant douze ans l’image politique à l’université – enferme les deux protagonistes dans des postures qui ne peuvent que se radicaliser au fur et à mesure de l’émission et révèle, au risque de les caricaturer, leur double langage. Chacun s’adresse, en effet, à la fois à son contradicteur et à l’opinion publique. Les petites phrases assassines du ministre et les proclamations lyriques de la présidente du RN ont, sans doute, conforté leur image de combattants pugnaces. Je ne suis pas certain qu’elles aient donné plus de crédibilité présidentielle à celle qui a choisi de se déclarer candidate et à celui qui, pour l’instant, sert de porte-flingue pour son boss avant, peut-être, de se lancer à son tour dans la bataille.

Rachida Dati a, de son côté, dénoncé « une politique de peuplement qui a favorisé le séparatisme ». On a vaguement l’impression que la droite, Darmanin compris, a parfaitement conscience du problème mais que la politique politicienne noie le débat dans de la sémantique et le marketing partisan. Qu’en pensez-vous ?

Les connexions entre l’immigration et le séparatisme sont trop complexes pour pouvoir être résumées dans un article. C’est pourquoi j’y ai consacré plusieurs chapitres dans mon ouvrage sur Le Grand Remplacement, réalité ou intox ? Mais vous avez raison d’insister sur la sémantique.

L’ouvrage de Gérard Darmanin, sorti en février 2021 aux Éditions de l’Observatoire, porte un titre en noir explicite : Le Séparatisme islamiste, qui nomme l’adversaire qu’il combat. Le projet de loi qu’il porte correspond davantage au sous-titre en blanc Manifeste pour la laïcité, qui se veut rassembleur et consensuel. De ce point de vue, la présidente du RN a eu raison d’insister sur les écarts manifestes entre les deux.

Entretien réalisé par Marc Eynaud.

13 février 2021

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