Au regard de ce titre, on pourra me rétorquer que toute délinquance est indigne et qu’il n’existe aucune hiérarchie en son sein même si, sur le plan pénal, se commettent des infractions plus ou moins graves sanctionnées par des peines adaptées.

Pourtant, depuis toujours, j’ai eu le sentiment, inspiré à la fois par mon intuition professionnelle et ma perception éthique, que certains délinquants suscitaient plus la réprobation que d’autres, engendraient une sorte de dégoût personnel, détaché de la nature même de la transgression pour projeter une répugnante lumière sur l’auteur de celle-ci. Cet opprobre supplémentaire pouvait aussi bien résulter d’un accomplissement en tel ou tel lieu généralement respecté (une église, par exemple) ou au détriment de victimes très âgées à leur domicile, par ruse ou violence, ou dans la rue, ou au cours de moments particuliers qui paraissent exiger comme une tranquillité publique consensuelle à cause de douleurs et de tragédies communément partagées.

Pourtant, je ne suis pas loin d’incriminer une étrange naïveté chez moi quand quelques agissements au quotidien me scandalisent plus que d’autres. Comme si, une fois le ressort de la délinquance mis en branle, j’aurais rêvé tout de même à une discrimination possible entre l’intolérable et le banalement délictuel, entre l’inhumain, le sordide d’un côté et le moins blâmable de l’autre.

De ma part, c’était et cela demeure une parfaite illusion. Il n’en demeure pas moins que, dans ma vie professionnelle – et je laisse de côté les crimes -, et par la suite, j’ai établi dans ma tête une échelle des valeurs implicite qui me faisait traiter d’irrécupérables quelques rares personnalités quand d’autres pouvaient ne pas être étrangères à une réinsertion à peu près réussie.

Attaquer une personne âgée après l’avoir suivie, voler dans les espaces sacrés, quelles que soient les circonstances ne pas résister à la tentation du lucre et à d’autres malfaisances, est une configuration qui nous conduit à avoir véritablement honte d’une certaine humanité à laquelle, pourtant, on appartient.

L’idée de ce billet m’est venue tout particulièrement quand j’ai appris que des jeunes gens avaient cambriolé la nuit, il y a quelques jours, deux ou trois EHPAD et qu’un hacker avait piraté la cagnotte Leetchi de 20.800 euros destinée aux soignants. Il y a évidemment, sur le plan pénal, des transgressions encore plus graves, mais il en est peu de plus laides, de plus indécentes. Dépouiller ce qui est faiblesse à tous points de vue stupéfie même le réaliste qui ne surestime pas la nature humaine.

Comment a-t-il pu se faire que, dans ces psychologies, le respect ordinaire pour les malheureux, les personnes fragiles, les êtres méritants et dans le besoin ait été oublié et une forme de retenue méprisée, en cette période et à l’égard de telles victimes ? Faut-il admettre qu’une infime minorité est en effet irrécupérable, sans barrage devant ce que la morale même la plus simple prohibe ?

Il y a donc des délinquants sans dignité. Il y a des délits qui offensent l’ordre public, l’intégrité, mais plus que cela : ils révoltent. Ils nous choquent autant qu’ils transgressent.

Pour le commun des transgresseurs, qui sait échapper au pire dans le pire, il reste une étincelle qui ne les écarte pas de nous tous. Juste des frères égarés, rien de plus, rien de moins.

Extrait de : Justice au Singulier

26 avril 2020

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