Ceux nés avec le numérique ne comprendront peut-être pas la métaphore photographique. La crise que nous vivons est un révélateur très efficace. Malgré la faible lueur inactinique de la chambre noire, nos carences apparaissent dans le bac avec une grande célérité et une netteté stupéfiante. Le retour à la pleine lumière confirmera l’intuition, le cliché met en évidence tous les détails saisis par la pellicule. Les détails de nos carences collectives.

Les bien-pensants, les éditorialistes cathodiques et soumis, les bénis du système auront beau répéter que la question « Où est passé l’argent ? » est populiste, étriquée, haïssable, dommageable à l’intérêt national qui réside dans l’union… elle se pose pourtant dans un pays champion des prélèvements obligatoires. L’impéritie engendre le fiasco, et pourtant les moyens financiers ont été lourdement prélevés sur l’activité nationale. Je me suis toujours demandé, en signant les chèques des URSSAF dans les entreprises où j’occupais la direction financière : « Les salariés et l’entreprise en ont-ils pour leur argent ? » Il n’y avait pas beaucoup de place pour le doute, il n’y a aujourd’hui qu’une certitude largement partagée : non. Peut-être ce constat engendrera-t-il une jacquerie de très grande ampleur sur fond de refus d’une fiscalité confiscatoire pour financer inefficacité et inefficience publiques. Les gilets jaunes pourraient passer pour de doux amateurs.

Nous allons sans doute entrer dans une ère paradoxale. Les contrôleurs de gestion du monde médical et hospitalier, ceux qui ont pourfendu les stocks excessifs, supprimé les lits pour qu’un taux d’occupation soit plus satisfaisant, fermé les petits hôpitaux de proximité et tant rationalisé qu’ils ont rendu la médecine publique incapable d’absorber le choc de cette épidémie portent une grande responsabilité, même s’il n’ont fait qu’exécuter le mandat qui leur était confié. Leurs distingués mandants, grands médecins, hauts fonctionnaires et élus sont sans doute les plus responsables et coupables… mais ces administratifs moyennement subalternes feraient des boucs émissaires si commodes qu’il serait inepte de ne pas les jeter en pâture à la vindicte populaire.

Et pourtant, nous allons avoir plus que jamais besoin de ces vilipendés contrôleurs de gestion. La relance d’une économie sinistrée avec une injection massive d’argent public est envisagée, mais l’argent magique n’existe pas. Comme il ne pourra pas être prélevé sur une activité exsangue ni sur des contribuables essorés et paupérisés, il sera emprunté aux générations futures – encore elles. Évidemment, nous ne leur demanderons pas leur autorisation. Serait-il moralement acceptable de ne pas savoir répondre à la question « Où est passé l’argent ? » Bien sûr que non ! C’est le travail des nécessaires contrôleurs de gestion.

Pour qu’à moyen terme, le consentement à l’impôt soit rétabli, il conviendrait d’une part que cet argent public soit convenablement géré et que cela se prouve : la tâche des contrôleurs de gestion est immense, mais beaucoup de pistes de travail sont évidentes et ne demandent que du courage. D’autre part, il faudrait que les impôts et prélèvements soient plus justes et compatibles avec une nécessaire reconquête de la compétitivité internationale de notre économie. Enfin, une transition écologique qui décarbonerait l’économie et protégerait la biodiversité est indispensable à la survie de l’espèce humaine. Une quadrature du cercle ? « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer » (Willem van Oranje).

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