Guerre en Ukraine : l’influence du complexe militaro-industriel sur les débats

CHARS UKRAINE

En novembre dernier, le journal Le Monde faisait paraître un article consacré à la problématique des stocks d’armes occidentaux mis sous pression en raison du conflit ukrainien. L’heure était grave, combien de temps les soutiens de Kiev allaient-ils tenir ? De part et d’autre de l’Atlantique, personne ne s’était préparé à une guerre de « haute intensité » depuis la fin de la guerre froide. Bien au contraire, notait l’article, les dirigeants politiques occidentaux n’avaient cessé de réduire leurs dépenses militaires, « désireux qu’ils étaient de toucher les "dividendes de la paix" pour financer d’autres politiques ».

Souhaitant enrichir sa prose d’analyses pertinentes, le journaliste du Monde se référait alors à plusieurs documents publiés par des think tanks américains censés apporter toutes les garanties de l’objectivité scientifique et académique. Étaient ainsi cités une note de Mark Cancian, « chercheur » au Center for Strategic and International Studies (CSIS), et le rapport de « chercheurs » du Center for a New American Security (CNAS), « un autre think tank de Washington spécialiste des questions de sécurité ».

Chacun de ces documents développait l’analyse reprise par l’article du Monde : les bases industrielles de défense occidentales étaient sous-dimensionnées et inadaptées à un nouveau contexte international des plus dangereux. Il ne s’agissait pas seulement de l’Ukraine, il convenait de se préparer également à une guerre avec la Chine. Il fallait donc revoir au plus vite les priorités budgétaires.

Quelques mois plus tard, le sujet continuait à faire l’actualité. En mars 2023, le Washington Post publiait un article consacré aux difficultés rencontrées par l’industrie de la défense américaine qui reprenait les mêmes constats et analyses. Certes, les États-Unis disposaient du budget militaire le plus important au monde (en 2022 : 877 milliards de dollars, soit 39 % des dépenses militaires mondiales), mais le contexte d’après-guerre froide avait changé et il fallait envisager de nouveaux efforts.

Certains « observateurs » craignent que le Pentagone « ne fasse pas assez pour reconstituer les milliards de dollars d'armements qui ont quitté les stocks américains », indiquait l’article qui, comme le journal Le Monde quelques mois auparavant, citait à l’appui le même « expert », Mark Cancian, et des « recherches » effectuées par le Center for Strategic and International Studies (CSIS).

Un des leitmotivs qui revenaient d’un article à l’autre, en écho avec les prescriptions des think tanks et les demandes des industriels, était d’en finir avec une « demande militaire incohérente et imprévisible » et des contrats à court terme qui décourageaient les investissements. Il fallait, une fois pour toutes, admettre que l’heure était à la confrontation et, donc, se projeter sur le long terme avec une véritable industrie de guerre conçue pour durer.

À la différence du journal Le Monde, le Washington Post soulevait cependant une difficulté. Quid de l’opinion publique ? Certes, les industriels de la défense, les législateurs et les dirigeants du Pentagone partageaient le même point de vue, mais le soutien à la fourniture d’armement à l’Ukraine diminuait, en particulier chez les républicains, et on ne savait pas si les Américains accepteraient, dans une période d’inflation et de difficultés économiques, des dépenses militaires supplémentaires alors qu’elles représentaient déjà plus de 3 % du produit intérieur brut.

Cette problématique de l’opinion, rassurons-nous cependant, le complexe militaro-industriel américain ne l’a pas esquivée, loin de là. Ce que les journalistes du Monde et du Washington Post oubliaient de préciser dans leurs articles, lorsqu’ils citaient à foison rapports et experts censés apporter une caution scientifique, c’étaient les sources de financement des think tanks dont ils provenaient.

Le Center for Strategic and International Studies (CSIS) comme le Center for a New American Security (CNAS) ont pour bailleurs de fonds les principaux fabricants d’armes américains, et notamment Northrop Grumman et Lockheed Martin. On ajoutera que le CNAS a également, parmi ses plus gros donateurs, le ministère de la Défense des États-Unis.

Le Quincy Institute for Responsible Statecraft, qui lui aussi est un think tank américain de politique étrangère mais qui dénote par son approche non-interventionniste et non-belliciste, a consacré récemment un rapport à l’influence du secteur de l’armement sur les débats de la guerre en Ukraine.

Il en ressort qu’environ 78 % des think tanks de politique étrangère américains les mieux classés reçoivent un financement du Pentagone ou d’une entreprise de la défense. Par ailleurs, révèle l’étude, les groupes de réflexion cités dans les articles liés à la guerre en Ukraine parus dans les principaux médias sont à 85 % financés par le secteur de la défense.

« En bref, note le Quincy Institute, lorsque vous entendez un chercheur d'un groupe de réflexion commenter la guerre en Ukraine, il y a de fortes chances que vous entendiez quelqu'un dont l'employeur est financé par ceux qui profitent de la guerre, mais vous ne le saurez probablement jamais. »

Ce qui ne veut pas dire que l’ensemble de ces chercheurs ne sont pas intègres, mais les médias devraient mentionner les potentiels conflits d’intérêts. L’étude montre en effet que ces think tanks qui dominent le paysage médiatique sont plus enclins à proposer des solutions militarisées et à écarter les approches diplomatiques.

Le problème étant, in fine, le rôle joué par ces groupes de réflexion dans la fabrication d’un consensus belliciste très largement artificiel qui s’impose à l’opinion à la fois par une stratégie d’influence qui vise les médias et par un néo-maccarthysme qui s’efforce de discréditer les points de vue alternatifs.

Frédéric Martin-Lassez
Frédéric Martin-Lassez
Chroniqueur à BV, juriste

Vos commentaires

12 commentaires

  1. J’espère que tous ces armements occidentaux soient détruits par la Russie en deux temps trois mouvements, afin que ces bellicistes (et surtout financiers qui se fichent totalement du nombre de morts et de blessés tant civils que militaires, du moment qu’ils puissent vendre leurs armes et affaiblissent ceux dont la réussite leur fait de l’ombre, disparaissent à jamais de notre horizon.
    Certes, mes impôts augmenteront en fonction des armements interdis par les traités internationaux (genre bombes à fragmentations) envoyés par la France en Ukraine, mais je suis tellement outrée par ces meurtres de civils et d’enfants depuis 2014, que j’espère que l’occident ne gagnera pas cette guerre honteuse.

  2. Ni la Chine et ni la Russie ne veulent une guerre contre les USA, encore moins une guerre mondiale. Par contre les US ont semé la mort dans le Monde depuis de longues années en continuant à pousser l’Europe bien sûr l’OTAN contre la Russie qui est en train de régler une affaire intérieure. Les autres pays devraient user de diplomatie pour faire arrêter cette guerre.

  3. Tribune lucide. Mais il faudrait mettre dans le même sac nos bavards civils et militaires qui racontent n’importe quoi à longueurs de journées sur les chaînes d’information.

  4. Après ça on accuse Poutine d’être un belliciste maladif. Je vois, moi, un comportement de va-t’en guerre hégémonique congénital de la part des Américains, mais pas que, puisque personne dans le monde occidental ne parle de diplomatie qui engendrerait un arrêt de cette guerre fratricide stupide qui risque, en dégénérant, d’enflammer le monde.

    • Entièrement de votre avis. Et heureusement que Vladimir Poutine n’est pas belliciste maladif, sinon, nous serions déjà tous vitrifiés (il en a les moyens)

    • Les américains, via l’OTAN, s’attaquent à la Russie par l’intermédiaire de l’Ukraine. En fournissant du matériel militaire à ce pays corrompu nous sommes cobelligérants à ce conflit qui ne nous concerne pas.

    • Comme je l’ai déjà dit, personne (des corrompus) n’a intérêt que cette guerre s’arrête. Que croyez-vous que devient l’argent donné à l’Ukraine? Les paradis fiscaux existent plus que jamais. Pour l’armement, on est en train de déshabiller Pierre pour habiller Paul et augmenter le budget de l’armement avec notre argent. Qu’est devenu l’argent envoyé en Irak pour sa reconstruction? Je m’arrête là. À vous de poursuivre les investigations. « Le mépris de la vérité engendre le mensonge »

  5. Il me semble plus difficile de negocier avec un pistolet à bouchon dans la poche qu’avec un désert eagle dans la main. Ça va moins bien pour signer certes, mais pour faire descendre l’adversaire d’un ton, ça marche.

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